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En fermant un à un les bras de mer de leur delta après la nuit de 1953, les Néerlandais ont littéralement laissé une porte ouverte dans leur dernier ouvrage

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À trois heures du matin, le 1er février 1953, plusieurs digues du sud-ouest néerlandais cèdent d’un coup sous l’assaut des vagues. Une importante dépression générée par une tempête en mer provoqua un rehaussement important du niveau de l’eau, avec un vent soufflant à 150 km/h perpendiculairement aux côtes, amenant les vagues bien au-dessus des digues, coïncidant avec une marée de vives-eaux exceptionnelle causée par l’alignement de la Lune et du Soleil. Le bilan tient en quelques chiffres qui donnent le vertige : le raz-de-marée engloutit rapidement 200 000 hectares, faisant 1 835 victimes, 70 000 personnes sinistrées et 4 700 bâtiments endommagés, sans parler des milliers de têtes de bétail emportées par les flots. Sept décennies plus tard, le dernier grand ouvrage né de cette catastrophe reste volontairement entrouvert la plupart du temps. Une audace qui résume à elle seule la philosophie néerlandaise face à la mer : ne pas la combattre en permanence, mais savoir quand la repousser.

À retenir

  • Une tempête apocalyptique de 1953 engloutit 200 000 hectares et tue près de 2 000 Néerlandais
  • Le Plan Delta prévoyait de fermer tous les estuaires, mais une opposition inattendue change tout
  • L’Oosterscheldekering devient une porte intelligente de 9 km : ouverte par défaut, fermée seulement en cas de danger imminent

Sommaire

  1. Une nuit, vingt jours, et un pays qui bascule
  2. L’Escaut oriental, le bras de mer qui a résisté au plan
  3. Une porte de neuf kilomètres, ouverte par défaut

Une nuit, vingt jours, et un pays qui bascule

Le choc est tel que la réaction administrative devient presque aussi spectaculaire que la catastrophe elle-même. La commission en charge du projet démarra vingt jours à peine après le drame, une loi fut votée dans la foulée et dès 1958, le premier barrage anti-tempête du plan fut achevé. Le plan Delta, porté notamment par l’ingénieur Johan van Veen, part d’un constat implacable : plus d’un tiers du pays se trouvant sous le niveau de la mer, la tâche s’annonçait difficile. La réponse tient alors en un principe presque brutal de simplicité : raccourcir la côte en fermant les estuaires plutôt que de renforcer indéfiniment des kilomètres de digues.

Le chantier prend une ampleur industrielle. Entre 1958 et 1972, sept immenses barrages mobiles vont fermer presque tous les bras de mer du sud-ouest, des mastodontes dont plusieurs font en longueur ce que la tour Eiffel fait en hauteur. Zandkreekdam, Veerse Gatdam, Grevelingendam, Haringvlietdam, Brouwersdam : un à un, les bras de mer se referment, transformant d’anciens estuaires salés en lacs ou en bassins contrôlés. Au total, ces ouvrages d’art, d’une longueur de 25 kilomètres, ont réduit la côte maritime des Pays-Bas d’environ 700 kilomètres. Sept cents kilomètres de littoral effacés de la carte, littéralement, pour ne plus offrir de prise à la mer du Nord.

L’Escaut oriental, le bras de mer qui a résisté au plan

Restait le morceau le plus large, le plus complexe, le plus sensible aussi : l’Escaut oriental. Le plan initial prévoyait que ce bras de mer soit totalement fermé, ce qui aurait transformé l’ancien estuaire en lac d’eau douce. Sur le papier, la logique est imparable : un mur de plus, et l’affaire est réglée. Mais cette fois, la population ne se laisse pas faire. La construction du barrage fermant l’estuaire de l’Escaut oriental provoqua le mécontentement des associations environnementales ainsi que des pêcheurs, les eaux de l’estuaire étant devenues stagnantes. Ostréiculteurs, mytiliculteurs et défenseurs de la nature se mobilisent : fermer complètement, c’est tuer un écosystème entier pour sauver des terres.

Le chantier, déjà bien avancé, doit repartir de zéro. Les travaux sur l’ouvrage avaient pourtant déjà démarré à la fin des années 1960 et, dès 1973, cinq kilomètres avaient déjà été fermés par un remblai. Face à la contestation, les ingénieurs néerlandais choisissent une solution alors inédite : le projet d’un barrage amovible préservant le jeu des marées fut initié et achevé en 1986. Concrètement, on abandonne l’idée du mur définitif pour construire une porte géante, capable de s’ouvrir et de se fermer selon la météo.

Une porte de neuf kilomètres, ouverte par défaut

C’est l’Oosterscheldekering, le barrage anti-tempête de l’Escaut oriental, et c’est un objet d’ingénierie presque déraisonnable. Long de 9 kilomètres, ce barrage repose sur 65 piliers de près de 40 mètres de hauteur supportant 62 vannes appelées à s’abaisser uniquement en cas de tempête. Le reste du temps, les vannes restent levées, laissant l’eau salée circuler librement. Ces portes sont normalement ouvertes, mais peuvent être fermées en cas de conditions météorologiques défavorables, ce qui permet de préserver la faune marine d’eau salée derrière le barrage tout en assurant la continuité de la pêche. Le déclenchement n’a même rien d’un geste humain dans l’urgence : le barrage est en fait ouvert la plupart du temps et n’est fermé que lors des fortes tempêtes et des grandes marées, cette opération étant même automatique dès que l’eau monte de plus de trois mètres.

Le seuil précis se situe à trois mètres au-dessus du niveau de référence d’Amsterdam, le NAP (Normaal Amsterdams Peil), une référence altimétrique aujourd’hui utilisée en Europe de l’Ouest pour mesurer le niveau de l’eau. Depuis sa mise en service, la porte s’est refermée à de rares occasions : le système de sécurité est conçu de manière à ce que les vannes se ferment automatiquement à partir d’un certain niveau d’eau, ce qui s’est produit 27 fois depuis que cette barrière anti-tempête a été achevée en 1986. Vingt-sept fermetures en quatre décennies, pour un ouvrage capable de barrer la mer du Nord en quelques heures. Le reste du temps, la mer entre et sort de l’estuaire comme si de rien n’était.

L’ampleur du chantier explique la facture. Au total, la construction du barrage a nécessité dix ans de travaux et coûté 2,5 milliards d’euros. Quand la reine Beatrix inaugure l’ouvrage le 4 octobre 1986, sa formule reste gravée dans la mémoire collective néerlandaise : « De stormvloedkering is gesloten. De Deltawerken zijn voltooid. Zeeland is veilig » (« La barrière anti-tempête est fermée. Les travaux du plan Delta sont achevés. La Zélande est en sécurité »). Le résultat, aujourd’hui, se mesure en probabilité : le risque d’inondation a été réduit par cette barrière à une fois tous les 4 000 ans.

Il reste une note pour relativiser la légende du chantier définitivement bouclé en 1986 : le programme Delta ne s’arrête pas là. Le barrage anti-tempête sur le Nieuwe Waterweg, dont la construction n’a été décidée qu’après 1986, ne fut achevé qu’en 1996, soit 43 ans après la catastrophe. Une autre porte géante, elle aussi normalement ouverte, protège désormais Rotterdam selon le même principe : laisser passer la mer tant qu’elle se comporte, et ne la stopper qu’au moment précis où elle menace. Une gestion du risque à rebours de tout ce qu’on imagine d’un pays qui a bâti sa réputation sur des digues fixes, et qui a fini par comprendre qu’une porte ouverte, bien conçue, protège parfois mieux qu’un mur.

Sources : flyovertheworld.com | caissedesdepots.fr

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