Sur le Yangtsé, le plus grand fleuve d’Asie, un mur de béton de 185 mètres de haut a transformé la géographie chinoise sur près de 660 kilomètres. En noyant des dizaines de villes et de villages sous des eaux montées de plus de 170 mètres, les Chinois ont littéralement obligé leurs propres navires à grimper par ascenseur pour continuer à naviguer sur leur fleuve. Le barrage des Trois-Gorges n’est pas seulement le plus grand ouvrage hydroélectrique du monde. C’est une réécriture complète du paysage, avec ses conséquences humaines et écologiques qui se mesurent encore aujourd’hui, plus de vingt ans après sa mise en eau.
À retenir
- Un mur de béton a submergé 15 villes et 116 villages sous une étendue d’eau équivalente à la distance Paris-Marseille
- Des navires commerciaux montent désormais verticalement dans une gigantesque baignoire métallique le long du barrage
- Le fleuve perd 123 millions de tonnes de sédiments annuels, transformant l’écosystème des centaines de kilomètres en aval
Sommaire
- Un réservoir qui a englouti des villes entières
- Un ascenseur pour faire passer les cargos par-dessus un mur de 185 mètres
- Le fleuve appauvri en aval, un effet moins visible mais tout aussi profond
Un réservoir qui a englouti des villes entières
Le chiffre donne le vertige. Le réservoir, d’une capacité de 39,3 milliards de mètres cubes et d’une superficie de 1 084 kilomètres carrés, s’étend sur une longueur de 660 kilomètres. Pour situer l’échelle, c’est à peu près la distance entre Paris et Marseille, entièrement recouverte d’eau douce là où coulait autrefois un fleuve encaissé entre des gorges vertigineuses.
Cette montée des eaux n’a pas seulement noyé des champs. La construction a englouti 600 km² de terres agricoles, 1300 sites historiques et archéologiques, 15 villes et 116 villages, tandis que plus de 1,8 million d’habitants ont été déplacés. D’autres évaluations plus tardives sont encore plus élevées : de nouveaux calculs fin 2007 prévoient en réalité une délocalisation entre 1,8 et 2 millions d’habitants, bien au-delà des 846 200 personnes annoncées officiellement au départ. Des villes entières ont dû être reconstruites plus haut sur les collines avoisinantes, parfois à quelques kilomètres seulement de leur emplacement d’origine, pour reloger des populations qui n’avaient rien demandé.
Le gouvernement chinois a présenté cette relocalisation massive comme une opportunité. Le gouvernement a assuré un gain de qualité de vie à ses habitants relogés, avec une surface habitable augmentée, un meilleur accès aux soins, ainsi qu’une meilleure scolarisation. Reste que l’argument peine à effacer l’image de villages entiers rayés de la carte, remplacés par une étendue d’eau artificielle plus vaste que certains lacs naturels européens.
Un ascenseur pour faire passer les cargos par-dessus un mur de 185 mètres
Face à un dénivelé pareil, impossible de laisser les bateaux franchir l’obstacle par leurs propres moyens. La solution retenue combine deux systèmes complémentaires. D’un côté, un gigantesque double escalier d’écluses de près de 1 500 m de long, avec quatre sas de 280 m et un de 350 m de long et 34 m de large, a été construit dans chaque sens. Ces écluses permettent aux plus gros navires marchands de 10 000 tonnes de franchir la dénivellation, mais au prix d’un temps de transit long, structuré en plusieurs bassins successifs.
De l’autre côté, un dispositif bien plus spectaculaire a été inauguré en 2016. Un ascenseur vertical à bateaux à sas simple permettant le mouvement de navires de 3 000 tonnes a été inauguré le 18 septembre 2016, avec un bac mesurant 120 m de long, 18 m de large et 3,5 m de profondeur, soit 7 560 tonnes d’eau transportée à chaque trajet. Concrètement, un navire entier, avec sa cargaison, se retrouve hissé dans une immense baignoire métallique qui s’élève verticalement le long du barrage, comme le ferait un ascenseur de tour dans un immeuble de bureaux, à ceci près qu’ici, c’est tout un bateau de commerce qui monte. Le résultat surclasse tout ce qui existait ailleurs : il s’agit du plus grand ascenseur à bateau du monde, surclassant l’ascenseur de Strépy-Thieu en Belgique.
La rapidité de la manœuvre tranche radicalement avec le passage par écluses. Les infrastructures destinées à la navigation permettent un franchissement relativement rapide : 2h30 pour les écluses et seulement 40 minutes pour l’ascenseur à bateaux, pour un dénivelé de 120 mètres. Un trajet qui, sans cet équipement, aurait nécessité de contourner un obstacle naturel infranchissable pour la navigation commerciale.
Le fleuve appauvri en aval, un effet moins visible mais tout aussi profond
Le barrage ne modifie pas seulement le paysage amont. Il change aussi la nature même du fleuve, des centaines de kilomètres plus loin. Les chercheurs qui étudient le Yangtsé ont mesuré l’ampleur du phénomène : l’établissement du barrage des Trois-Gorges a directement modifié le processus de transport fluvial des sédiments en piégeant annuellement 123 millions de tonnes de sédiments. tout le limon qui nourrissait autrefois les plaines et les deltas en aval reste désormais bloqué au fond du réservoir, incapable de poursuivre sa route vers la mer de Chine orientale.
Cette rétention massive a des répercussions concrètes sur la morphologie même du lit du fleuve. L’impoundment module les débits saisonniers et piège une quantité appréciable de sédiments, provoquant une érosion accrue et un grossissement des sédiments : sur plusieurs années, le débit maximal varie d’un facteur 1,3, tandis que la concentration et le taux de transport des sédiments en suspension diffèrent respectivement d’un facteur 3,0 et 3,8. Le fleuve, privé de sa charge sédimentaire habituelle, se met alors à creuser son propre lit pour compenser, un phénomène d’érosion qui se propage bien au-delà du site du barrage.
Paradoxalement, cette même retenue a fluidifié le trafic commercial. Le trafic fluvial annuel est passé de 10 à 50 millions de tonnes pour des coûts de navigation abaissés de 27 %. Le fleuve est devenu plus prévisible pour les cargos, quitte à devenir plus imprévisible pour les écosystèmes qui dépendaient depuis des millénaires de ces apports réguliers de sédiments.
Reste un détail qui donne la mesure du chantier : sa construction a nécessité 27,2 millions de m³ de béton, 463 000 tonnes d’acier, l’équivalent de 63 tours Eiffel, et le déplacement d’environ 102,6 millions de m³ de terre. De quoi rappeler que derrière l’ascenseur à bateaux le plus impressionnant du monde se cache un chantier dont la matière première, avant même l’eau, aura été des montagnes entières de roche et de gravats déplacées à la main et à la machine, pendant près de quinze ans.
Sources : world-masterpieces.com | ra.gilwro.fr


10 hour_ago
34



























.jpg)






French (CA)