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Par 4 700 mètres de fond à 1 000 km de Brest dorment depuis 1946 des fûts que personne n’était censé revoir

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Deux cent mille fûts métalliques, coulés au fond de l’océan comme on jette une poubelle dans un ravin, en espérant ne plus jamais en entendre parler. Entre 1946 et 1990, avant que cette pratique ne soit interdite par la Convention de Londres, pas moins de 200 000 fûts de déchets enrobés de ciment, de bitume ou de résine ont été balancés dans la zone par plusieurs pays européens. L’été dernier, le sous-marin français Nautile est allé les filmer, à 4 700 mètres sous la surface. Le spectacle n’est pas beau à voir : des conteneurs rongés, éventrés, dont le contenu s’échappe directement dans les sédiments.

Cette décharge nucléaire à ciel fermé se trouve dans l’Atlantique Nord-Est, à un peu plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest de Brest. Une distance qui donne le vertige quand on la compare à un trajet du quotidien : c’est comme partir de Paris et rouler jusqu’à Naples, sans jamais quitter l’eau.

À retenir

  • Deux cents mille fûts de déchets nucléaires scellés mais oubliés au cœur des abysses
  • Une politique d’après-guerre fondée sur un mythe : celui de l’océan infini et purificateur
  • Les conteneurs ont dépassé leur date d’expiration ; l’inconnu règne sur les conséquences réelles

Sommaire

  1. Une décharge nucléaire née dans l’insouciance de l’après-guerre
  2. Ce que le Nautile a vraiment vu à 4 700 mètres de fond
  3. Prélever, mesurer, comprendre : la partie invisible du travail

Une décharge nucléaire née dans l’insouciance de l’après-guerre

Il faut remonter au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour comprendre comment on en est arrivé là. Entre 1946 et 1990, quatorze pays ont donc coulé leurs déchets nucléaires, sagement scellés dans des barils de métal lestés au béton ou au bitume. Les États-Unis furent les premiers en 1946 au large de la Californie, puis la France, la Belgique, le Royaume-Uni, la Suisse et quelques autres emboîtèrent le pas. La France n’a pas été un acteur mineur de cette histoire : elle en a immergé plus de 46 000 lors d’opérations menées en 1967 et 1969.

Le raisonnement de l’époque tient en une phrase, presque naïve avec le recul : l’océan, vaste et inaccessible, dilue tout, absorbe tout, oublie tout. Pendant longtemps, l’océan a été perçu comme un espace infini capable d’absorber ce que l’humanité ne savait pas encore gérer. Dans les années d’après-guerre, cette idée a conduit à une décision qui parait de nos jours insensée : immerger des déchets radioactifs au fond de l’Atlantique. Le problème, c’est que ces fûts n’étaient jamais pensés pour durer indéfiniment. Les matrices de confinement, composées de béton et de bitume, avaient été conçues pour isoler les déchets pendant vingt ans seulement. Chaque conteneur a désormais dépassé cette date d’expiration.

Et puis, silence radio. Puis, plus rien. Les colis ont été oubliés dans leur cimetière marin pendant trois décennies, sans que les évaluations régulières des sites promises n’aient jamais été réalisées. Trente ans sans un seul regard sur ce que devenait cette masse de déchets radioactifs. Un abandon presque vertigineux, quand on sait que la même période a vu l’humanité envoyer des sondes sur Mars et cartographier le génome humain.

Ce que le Nautile a vraiment vu à 4 700 mètres de fond

La rupture du silence porte un nom : NODSSUM, pour Nuclear Ocean Dump Site Survey Monitoring. Le CNRS a lancé ce programme en 2025, épaulé par l’Ifremer et l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection. Une première campagne, menée à l’été 2025 avec le navire Atalante et le robot autonome UlyX, a permis de localiser près de 3 350 fûts immergés à plus de 4 000 mètres de profondeur dans le nord-est de l’océan Atlantique.

Restait à voir de près. C’est là qu’intervient le Nautile, petit sous-marin habité jaune vif de l’Ifremer, vétéran des grandes profondeurs qui a déjà exploré l’épave du Titanic. Embarqué à bord du navire Pourquoi Pas ? entre le 27 mai et le 28 juin 2026, il a réalisé 20 plongées en 20 jours afin d’explorer ces zones d’intérêt précédemment repérées. Chaque plongée à 4 700 mètres de profondeur a nécessité deux heures de descente pour cinq heures d’exploration.

Ce que les chercheurs ont découvert dépasse parfois leurs craintes. À l’aide du sous-marin Nautile, ils ont inspecté visuellement plusieurs dizaines de ces fûts, documenté leur degré avancé de dégradation et observé des containers particulièrement corrodés. Le contenu de certains d’entre eux se répand sur le fond marin environnant. Une image que les deux responsables de la mission, Javier Escartín et Patrick Chardon, n’oublieront pas de sitôt. L’un se souvient encore des images d’archives de Greenpeace, l’autre confie avoir été frappé par « le contraste entre l’image du nucléaire comme une énergie d’avenir, propre, et le fait que ses déchets aient été rejetés au fond de l’océan ».

Fait troublant : la vie a repris ses droits sur ces vestiges toxiques. Ces fûts sont colonisés par différents organismes, notamment des anémones, des éponges et des crabes. Un écosystème s’est installé directement sur, et parfois dans, ces reliques radioactives, sans qu’on sache encore vraiment quel prix ces créatures paient pour leur cohabitation forcée.

Prélever, mesurer, comprendre : la partie invisible du travail

Filmer les fûts n’était que la première étape. Sur cinq sites d’étude retenus, à proximité immédiate et au contact des fûts, le Nautile a réalisé des prélèvements détaillés de sédiments, d’eau, d’organismes et de communautés microbiennes. Ces échantillons ont pris le chemin des laboratoires, direction la France mais aussi la Norvège, l’Allemagne et l’Espagne, dans le cadre d’une collaboration scientifique internationale.

L’objectif est précis : identifier et quantifier différents radionucléides artificiels et étudier leur dispersion depuis les fûts vers l’environnement des grands fonds. Un travail de longue haleine qui doit déboucher, selon les chercheurs, sur l’une des études radioécologiques des grands fonds les plus complètes à ce jour, permettant enfin de comprendre comment ces éléments circulent dans les chaînes biologiques abyssales.

Pour l’instant, aucune alarme majeure n’a été déclenchée sur le plan de la radioactivité ambiante. Lors de la première campagne de cartographie, les mesures ne détectaient pas de radioactivité dépassant le bruit de fond naturel. Mais cette absence de signal global ne dit rien de ce qui se joue au contact direct des fûts éventrés, là où la matière radioactive se déverse localement dans les sédiments. C’est précisément cette échelle fine, celle du mètre carré autour d’un baril corrodé, que les analyses en cours doivent désormais éclairer.

Un détail mérite d’être signalé : cette décharge de l’Atlantique n’est pas un cas isolé sur la planète. Sur plus de 80 sites répartis dans le Pacifique et l’Atlantique, on estime que des centaines de milliers de fûts ont été immergés durant cette même période d’insouciance nucléaire. Des campagnes similaires commencent à s’organiser en Arctique, sur d’autres décharges héritées de la Guerre froide. Une manière, huit décennies plus tard, de solder enfin les comptes d’une époque qui pensait que l’océan pouvait tout digérer sans jamais rien rendre.

Sources : lenergeek.com | journaldugeek.com

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