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La France a fait planter au XIXe siècle un million d’hectares de pins dans le Sud-Ouest : ce qu’elle voulait chasser n’était ni le sable ni la mer

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Un million d’hectares de résineux plantés en un peu plus d’un demi-siècle : sur cette étendue, la France n’a pas cherché à repousser l’océan ni à dompter des dunes de sable. Le véritable ennemi se cachait dans l’eau stagnante des marécages, terrain de jeu idéal pour les moustiques porteurs du paludisme. C’est cette guerre sanitaire, largement oubliée, qui a façonné la plus vaste forêt artificielle d’Europe occidentale.

À retenir

  • Un ennemi invisible cachait derrière les apparences désertiques du plateau landais
  • Napoléon III a testé personnellement sa stratégie avant de l’imposer à tout le pays
  • Le choix du pin n’était pas esthétique mais répondait à une logique épidémiologique

Sommaire

  1. Un plateau gorgé d’eau, pas un désert de sable
  2. La loi de 1857, arme sanitaire signée Napoléon III
  3. Le pin, un choix pragmatique contre les moustiques
  4. Une controverse historique qui persiste
  5. Ce qu’il reste de cette forêt aujourd’hui

Un plateau gorgé d’eau, pas un désert de sable

L’image d’Épinal trompe. On imagine volontiers les Landes de Gascogne comme un ancien désert de sable conquis par l’homme grâce au pin. La réalité est différente : la forêt des Landes est millénaire et d’origine naturelle, certaines zones du littoral gascon étant déjà boisées il y a deux mille ans et occupant près de 200 000 hectares. Le vrai problème se situait à l’intérieur des terres. Le reste du plateau landais était constitué de terres incultes et marécageuses en hiver. Un no man’s land plat, sans drainage naturel, où l’eau de pluie n’avait nulle part où s’écouler.

Théophile Gautier, en 1840, qualifiait déjà cette région de « Sahara français », tandis que Jules Verne la décrivait en 1879 comme une succession de plaines nues ou couvertes de bruyère. Mais derrière cette apparence désolée se cachait surtout un problème sanitaire majeur : les terres, mal drainées, favorisaient la stagnation de l’eau et, avec elle, la propagation du paludisme, qui sévissait encore dans la région bien avant que l’assainissement ne change la donne. Les bergers, eux, se déplaçaient sur des échasses pour franchir ces zones détrempées à longueur d’année.

La loi de 1857, arme sanitaire signée Napoléon III

Le tournant arrive avec un texte de loi resté célèbre chez les forestiers. L’ingénieur des Ponts et chaussées Jules Chambrelent consacre en 1857 la loi relative à l’assainissement et à la mise en culture de cet espace. Le texte ne relève pas d’une simple politique agricole : il s’agit d’une opération de santé publique à grande échelle. La loi du 19 juin 1857, promulguée par Napoléon III, a obligé les communes des Landes et de la Gironde à assainir et boiser leurs terrains de pacage, le drainage des sols et la plantation massive de pins maritimes s’imposant alors comme une politique d’État, appliquée sur des décennies.

Napoléon III ne s’est pas contenté de légiférer depuis Paris. Il a personnellement acheté 8 000 hectares de terres au nord de Morcenx pour créer un domaine baptisé Solferino, destiné à servir d’exemple grandeur nature. Une manière de prouver, chiffres à l’appui, que le pari était tenable avant de l’imposer à l’ensemble des communes concernées. Le territoire touché par la loi est immense : dans ce triangle allant de Soulac en Gironde à Capbreton dans les Landes et à Nérac en Lot-et-Garonne, un million d’hectares est reboisé sur des terrains majoritairement privés grâce à la loi du 19 juin 1857.

Le pin, un choix pragmatique contre les moustiques

Pourquoi le pin maritime plutôt qu’une autre essence ? La réponse tient en une phrase : on ne réinvente pas la roue quand on a une solution qui marche déjà sous la main. Quitte à boiser cette partie de la Gascogne, autant choisir une essence que l’on connaît, que l’on sait installer et qui rapporte rapidement. Les tentatives d’importer des essences exotiques avaient d’ailleurs déjà tourné court : il y eut des tentatives d’acclimatation d’essences étrangères qui échouèrent pour la plupart.

L’effet recherché n’était pas esthétique mais bel et bien épidémiologique. En pompant l’humidité du sol par ses racines profondes et en accompagnant les travaux de drainage, l’arbre privait les larves de moustiques de leur habitat. La finalité était d’assainir en asséchant ce secteur qui était une vaste zone humide marécageuse, une manière efficace de supprimer les moustiques qui y pullulaient et transmettaient le paludisme aux populations. Un rapport de cause à effet qui, à l’époque, relevait presque de l’intuition plus que de la science moderne du vecteur infectieux, la théorie microbienne du paludisme n’étant établie que dans les décennies suivantes.

Une controverse historique qui persiste

Tout n’est pourtant pas si tranché. Des travaux d’historiens contestent aujourd’hui l’ampleur réelle du fléau invoqué pour justifier la loi. Il n’y aurait pas eu plus de paludisme dans les Landes marécageuses que dans d’autres départements, une opinion contredite par le fait qu’en 1830, 1831 et 1852, le département a compté 16 centenaires sur 21 676 décès. Selon cette lecture révisionniste, de nombreuses fièvres étaient à tort assimilées au paludisme, ces fièvres couvrant en fait l’influenza, les dysenteries, la tuberculose et la typhoïde. Le débat reste vif parmi les historiens de la sylviculture, entre argument sanitaire sincère et prétexte commode pour justifier une vaste opération de valorisation foncière et de colonisation intérieure.

Ce qu’il reste de cette forêt aujourd’hui

Quelle que soit la véritable motivation, le résultat est spectaculaire et durable. En quelques générations, près d’un million d’hectares ont été progressivement reboisés, donnant naissance à ce que l’on considère aujourd’hui comme la plus grande forêt artificielle d’Europe occidentale. Un directeur de l’École nationale des Eaux et Forêts résumait ainsi l’ampleur du chantier en 1962 : « les départements du sud-ouest, Landes, Gironde et Lot-et-Garonne, ont constitué, à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, l’ensemble forestier le plus prodigieux du pays avec 1 182 000 hectares de forêts de Pin maritime ».

Cette forêt a rapidement cessé d’être un simple rempart sanitaire pour devenir un moteur économique à part entière. Le gemmage, cette activité qui consiste à saigner les pins pour en récolter la résine, a fait vivre des générations de familles landaises, la térébenthine servant alors de matière première à la fabrication de peintures et de vernis. La Guerre de Sécession, en bloquant les exportations américaines de résine dans les années 1860, a même dopé les cours de la gemme landaise et transformé une contrainte sanitaire en filière industrielle prospère, preuve que les grandes décisions d’aménagement du territoire finissent parfois par produire des effets bien loin de leur intention première.

Sources : onf.fr | culture-crunch.com

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