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Dans la campagne anglaise dormaient depuis 1940 des centaines de bûchers de pétrole que deux hommes allumaient depuis un bunker

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Dans la campagne anglaise dormaient depuis 1940 des centaines de bûchers de pétrole disséminés en pleine cambrousse, prêts à s’embraser sur commande. Le principe tenait presque du théâtre de guerre : recréer, à des kilomètres des vraies villes, l’illusion d’une agglomération déjà touchée par les bombes, pour que les avions suivants larguent leur chargement sur des champs vides plutôt que sur des maisons habitées.

À retenir

  • Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle créé des centaines d’incendies factices en pleine campagne ?
  • Comment deux hommes seuls dans un bunker osaient-ils attirer volontairement les bombardiers sur eux ?
  • Quel bilan secret cache cette arme de diversion archéologiquement redécouverte 80 ans plus tard ?

Sommaire

  1. Le pétrole comme arme de diversion
  2. Deux hommes, un bunker, une nuit à guetter le ciel
  3. Des gares fantômes qui clignotaient dans la nuit
  4. Un bilan difficile à chiffrer, mais bien réel

Le pétrole comme arme de diversion

L’histoire démarre après le traumatisme de Coventry. Le colonel John Turner, ingénieur et officier retraité de l’Air Ministry, avait été chargé dès septembre 1939 d’établir un large éventail de leurres diurnes et nocturnes pour tromper les bombardiers ennemis. Mais c’est quand la Grande-Bretagne subissait des raids répétés de la Luftwaffe durant le Blitz, fin 1940, que Turner a eu l’idée des sites de leurre baptisés « Special Fire » (SF) pour détourner les raids des villes, cités et sites stratégiques.

Le déclic vient du bombardement de Coventry. Face à la menace pesant sur les villes britanniques et les sites industriels démontrée par ce bombardement, dès novembre 1940 le colonel Turner reçoit l’ordre d’étendre les sites de leurre QF pour représenter et donc protéger des villes, en utilisant du fioul pour figurer un incendie grandissant. La cadence est frénétique : Turner appelle ces sites « Special Fire » ou SF, rapidement surnommés Starfish, et à partir de décembre 1940 de nouveaux sites SF sont ajoutés au rythme d’un par jour jusqu’en juin 1941.

Sur le terrain, l’implantation obéit à une logique précise. Les sites étaient construits à environ six kilomètres de la cible qu’ils devaient protéger, et à au moins un kilomètre et demi de toute autre habitation. L’idée maîtresse ? Après qu’une première vague de bombardiers a frappé la vraie cible, le leurre allume ses feux pour simuler le raid précédent et attirer les vagues suivantes. Un calcul confirmé par les prisonniers allemands eux-mêmes : des prisonniers de la Luftwaffe ont indiqué qu’ils avaient reçu l’ordre d’ajouter des bombes incendiaires supplémentaires sur tout feu déjà allumé qu’ils apercevaient.

Deux hommes, un bunker, une nuit à guetter le ciel

Derrière chaque brasier, il y avait des hommes. Ces sites de leurre étaient souvent tenus par des équipes d’une poignée de soldats installés dans des bunkers en brique. Leur mission relevait presque du sacrifice : ces équipes cherchaient activement à attirer les bombardiers nocturnes allemands sur eux, persuadées d’amplifier ainsi les dégâts déjà causés aux infrastructures britanniques.

L’archéologie récente a permis de reconstituer précisément l’intérieur de ces abris. Des bunkers de contrôle en brique bien conservés subsistent sur deux sites, chacun composé de deux pièces : une salle de contrôle avec téléphone, interrupteurs mécaniques, lit superposé et trappe d’évacuation, et une pièce voisine abritant les générateurs électriques qui alimentaient tout le site. Le confort restait rudimentaire mais pensé : des bases de poêle ont été retrouvées dans les salles d’opérations, destinées à réchauffer les équipes.

Sur le site de Fobbing, dans l’Essex, un autre détail illustre la dangerosité du poste. Parce que l’équipe se trouvait au cœur même du leurre censé attirer les bombes, elle avait besoin d’un abri antiaérien en béton épais capable de résister à tout sauf un coup direct. Passer une nuit de raid à quelques mètres d’un incendie volontairement provoqué, en espérant que les bombes tombent à côté et pas dessus : voilà à quoi ressemblait le quotidien de ces équipiers, aujourd’hui largement oubliés de l’histoire officielle. Le professeur Peter Doyle, historien militaire et géologue à Goldsmiths, résume ainsi leur courage : « vous essayez d’attirer les bombardiers pour qu’ils vous attaquent, ça paraît fou mais c’est pour ça que dans notre étude on décrit ces hommes comme plutôt courageux, ils étaient méconnus. »

Des gares fantômes qui clignotaient dans la nuit

Le feu n’était qu’une partie du dispositif. À côté des sites Starfish à proprement parler, un réseau de sites QL reproduisait, sans flammes, l’éclairage mal masqué d’une ville active. Ces sites fonctionnaient aussi comme des sites QL, où les équipes utilisaient des feux contrôlés et des effets d’éclairage imitant les lumières d’usine, les locomotives et les véhicules en mouvement pour simuler une cible en feu et une activité industrielle.

Le site originel, niché dans les Mendip Hills près de Bristol, avait donné son nom à toute la catégorie. Ce premier « Starfish » utilisait des feux de créosote et d’eau pour simuler des explosions de bombes incendiaires. Et pour parfaire l’illusion urbaine : des boîtes lumineuses simulaient les rues et les voies ferrées de Bristol, les ampoules étant alimentées par des générateurs électriques entraînés par des moteurs à essence Coventry Climax installés dans deux bunkers. Une gare de triage clignotante en pleine lande, une usine qui semblait tourner à plein régime au milieu de nulle part : le mensonge visuel était total, pensé pour un œil habitué à repérer les erreurs de camouflage depuis 3 000 mètres d’altitude.

Un bilan difficile à chiffrer, mais bien réel

Combien de bombes sont réellement tombées sur ces champs plutôt que sur des quartiers habités ? À la fin de la Seconde Guerre mondiale, on comptait 237 sites Starfish à travers la Grande-Bretagne, protégeant 81 villes et cités. L’historien Colin Dobinson, dans son livre de référence sur le sujet, a tenté d’établir une estimation prudente : selon les calculs conservateurs de Turner compilés par Dobinson, les leurres Starfish auraient détourné 968 tonnes de bombardement allemand.

Le dispositif n’a pas survécu à la fin de la menace aérienne allemande sur l’Angleterre. Le site de Lullingstone, chargé de protéger Londres, illustre ce calendrier : il a été désactivé en septembre 1943. Les bunkers, eux, sont restés debout, enfouis sous la végétation des collines anglaises, jusqu’à ce que des chercheurs équipés de drones et de scanners LiDAR viennent, quatre-vingts ans plus tard, redonner un visage précis à ces hommes qui allumaient des incendies pour se faire bombarder à leur place.

Sources : jpost.com | countryfile.com

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