Soixante-dix dollars. C’est le prix payé pour ce qui ressemblait à une vulgaire tête de renard empaillée, dénichée sur les étagères poussiéreuses d’un magasin d’antiquités du sud-est de l’Angleterre. Le même objet s’envolait ensuite à 85 000 dollars sous le marteau d’un commissaire-priseur à Bristol. Entre les deux, une découverte peu commune : un authentique spécimen de thylacine, ce marsupial carnivore disparu depuis près d’un siècle. L’histoire semble tout droit sortie d’un roman, et pourtant, elle est bien réelle.
À retenir
- Une tête empaillée achetée 70 dollars s’est révélée être un authentique spécimen de thylacine, marsupial disparu depuis 1936, grâce à ses huit incisives supérieures au lieu de six chez un renard
- Confirmé par radiographies et scanners CT, ce crâne est intégré à l’International Thylacine Specimen Database et constitue la deuxième tête naturalisée connue de l’espèce
- La société Colossal Biosciences travaille avec l’Université de Melbourne sur la désextinction du thylacine, ayant déjà reconstitué 99,9 % de son génome
Des yeux en plastique qui ont failli ruiner une découverte scientifique
Tout commence par un détail presque comique. Le premier acheteur de cette taxidermie n’avait aucune idée de sa valeur réelle. Ce qui l’a séduit, ce sont de faux yeux globuleux, ces fameux « googly eyes » en plastique qu’on ajoute parfois aux objets de décoration pour leur donner un côté kitsch et amusant. Un choix esthétique douteux, presque risible, qui aurait pu faire passer inaperçu l’un des artefacts naturalistes les plus rares au monde.
C’est James Cranfield, marchand britannique spécialisé dans les curiosités naturelles, qui va changer la donne. En observant l’objet de plus près, il pense d’abord, comme tout le monde, avoir affaire à une simple tête de renard. Mais quelque chose cloche dans la morphologie du crâne, un détail que son œil aguerri ne peut ignorer. Cette intuition va tout changer.
Huit dents qui trahissent 2000 ans d’histoire
L’indice qui va tout révéler tient à un détail anatomique précis : le nombre d’incisives supérieures. Un renard en possède six. Or, la tête examinée par Cranfield en compte huit, une caractéristique typique du thylacine, aussi surnommé tigre de Tasmanie. Ce marsupial carnivore a longtemps peuplé l’Australie continentale, avant d’en disparaître il y a plus de deux mille ans, pour survivre uniquement en Tasmanie. Là-bas, il sera exterminé au fil des décennies, jugé menaçant pour l’élevage ovin par les colons britanniques.
Pour lever tout doute, des radiographies et des scanners CT sont réalisés. Le verdict est sans appel : sous le montage se cache un crâne parfaitement préservé, celui d’un authentique Thylacinus cynocephalus. Le spécimen est aussitôt intégré à l’International Thylacine Specimen Database (ITSD), une base qui recense environ 800 artefacts liés à l’espèce à travers le monde. Il ne s’agit là que de la deuxième tête de thylacine naturalisée connue, l’autre étant conservée dans la collection du zoologiste Eric Guiler, aujourd’hui disparu, à l’Université de Tasmanie.
Une guerre d’enchères pour un fantôme empaillé
Une fois l’identité du spécimen confirmée, la nouvelle se répand rapidement dans le petit monde des collectionneurs de curiosités naturelles. Un autre acheteur, flairant lui aussi la véritable nature de l’objet, entre dans la course. S’ensuit une véritable guerre d’enchères pour s’offrir ce fantôme empaillé, vestige d’une espèce que l’on croyait disparue à jamais.
Le prix final s’envole à 62 600 livres sterling, soit plus de 85 000 dollars américains. Une somme vertigineuse comparée aux 70 dollars déboursés initialement, environ mille fois la mise de départ. Cette flambée illustre à quel point les objets liés au thylacine sont devenus des trésors pour les passionnés d’histoire naturelle, tant les traces physiques de l’animal sont rares depuis sa disparition officielle, le 7 septembre 1936, date de la mort du dernier spécimen connu en captivité.
James Cranfield with the so-called 'fox head'.Crédit : James Cranfield/@thetaxidermistRessusciter ce que la chasse a détruit
Si cette découverte fascine autant, c’est aussi parce qu’elle résonne avec un projet scientifique bien plus ambitieux : celui de faire revivre l’espèce elle-même. La société de biotechnologie Colossal Biosciences, basée à Dallas, travaille en partenariat avec l’Université de Melbourne sur un programme de désextinction du thylacine. L’objectif affiché est de lui redonner son rôle de prédateur en Tasmanie, un écosystème qu’il a longtemps régulé avant que la chasse, encouragée par des primes gouvernementales, ne le fasse disparaître.
Les avancées sont déjà spectaculaires : en s’appuyant sur des travaux antérieurs, l’équipe a annoncé être parvenue à reconstituer 99,9 % du génome du thylacine, avec seulement 45 lacunes restant à combler. Un chiffre qui donne le vertige et qui rapproche, un peu plus chaque année, le rêve de voir à nouveau ce marsupial arpenter les forêts tasmaniennes.
De la vitrine poussiéreuse d’un antiquaire jusqu’aux laboratoires de biotechnologie les plus pointus, cette tête aux yeux globuleux raconte finalement une histoire bien plus vaste que celle d’une simple bonne affaire. Elle rappelle à quel point la frontière entre l’oubli et la redécouverte peut tenir à un détail, huit dents plutôt que six, et combien la nature garde encore, parfois, des secrets tapis dans les recoins les plus inattendus. Reste à savoir si, un jour, ces vestiges empaillés croiseront le regard de véritables thylacines vivants.


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