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Le fleuve Jaune emporte un milliard de tonnes de terre en moins chaque année depuis que des paysans ont terrassé leur plateau

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Une pelle, une houe, des mains calleuses et des millions de journées de travail : c’est ce chantier resté largement invisible qui a fait chuter d’un milliard de tonnes par an la quantité de terre que le fleuve Jaune arrache à son plateau. La preuve ne se lit pas sur les collines du Shaanxi ou du Gansu, mais des centaines de kilomètres en aval, dans la couleur et le débit d’un fleuve qui a longtemps porté le sinistre surnom de « chagrin de la Chine ». Ce que les satellites mesurent aujourd’hui confirme ce que les paysans espéraient depuis des décennies.

À retenir

  • La charge sédimentaire du fleuve Jaune a chuté de 1,6 milliard de tonnes à 0,25 milliard de tonnes par an en cinquante ans.
  • Le terrassement en terrasses, le reboisement et l’interdiction du pâturage libre ont réduit l’érosion du plateau de lœss de 85%.
  • L’augmentation de la couverture végétale accroît l’évapotranspiration et menace la disponibilité en eau d’une région semi-aride.

Sommaire

  1. Un sol de poussière qui tient debout, jusqu’à la première averse
  2. Le fleuve le plus chargé du monde
  3. Terrasses, arbres et un troupeau qu’on ne laisse plus filer
  4. Moins de boue dans le fleuve, mais pas sans coût

Un sol de poussière qui tient debout, jusqu’à la première averse

Le lœss est une poussière. Rien de plus, rien de moins : un limon fin, arraché par le vent aux déserts et aux montagnes d’Asie centrale, puis déposé couche après couche sur le nord de la Chine pendant des dizaines de milliers d’années. Près du Liupanshan, ce dépôt atteint 200 à 300 mètres d’épaisseur, tandis qu’à proximité du fleuve Jaune il mesure environ 100 mètres. Un sol si compact qu’il tient debout en falaise verticale, jusqu’à ce qu’une pluie d’orage le transforme en coulée de boue.

Ce paradoxe fascine les géologues depuis longtemps.

Sur ce relief entaillé de ravines et de gorges, des générations de paysans ont creusé leur habitation directement dans la paroi. Ces maisons-grottes, appelées yaodong, exploitent une propriété unique du lœss : sa stabilité une fois creusé, et son inertie thermique qui maintient une température quasi constante été comme hiver. On estime qu’il y aurait encore environ 20 à 30 millions de Chinois vivant dans ce type d’abri troglodyte, essentiellement sur les plateaux de lœss de la vallée du fleuve Jaune, une terre idéale car facile à creuser. La superficie totale du plateau reste discutée : les estimations vont de 275 000 kilomètres carrés selon certains relevés géographiques à plus de 600 000 selon d’autres découpages, un écart qui tient surtout à la définition retenue de ses limites.

Le fleuve le plus chargé du monde

Ce sol fin et instable a fait du fleuve Jaune une anomalie hydrologique. De tous les grands fleuves de la planète, il est celui qui présente la charge la plus élevée, avec une moyenne de 35 kilogrammes de sédiments par mètre cube d’eau. En août 1934, des relevés ont même enregistré des charges de 381 kilogrammes par mètre cube. Dans les zones les plus touchées du plateau, l’érosion arrachait jusqu’à 10 000 tonnes de terre par kilomètre carré chaque année.

Cette terre ne disparaissait pas dans l’océan. Elle se déposait continuellement le long du lit du fleuve lorsque celui-ci débouchait dans la grande plaine de Chine du Nord, où la faible pente diminuait sa capacité à transporter les alluvions. Ces zones de dépôt se rehaussaient progressivement, la zone inondable s’étendait, jusqu’à ce que le lit soit à ce point obstrué que le fleuve s’ouvre un nouveau chemin ailleurs dans la plaine à la faveur d’une crue. Les digues devaient sans cesse être rehaussées pour suivre un lit qui montait de lui-même, année après année.

Terrasses, arbres et un troupeau qu’on ne laisse plus filer

La réponse chinoise a pris la forme d’un chantier de terrassement à l’échelle d’un pays entier. Sur les pentes les plus raides, des paysans ont taillé des marches dans le relief, des terrasses horizontales qui cassent la vitesse de l’eau de pluie et lui laissent le temps de s’infiltrer au lieu de dévaler en emportant la terre. Le programme le plus vaste, baptisé Grain to Green, a démarré en 1999 avec l’appui financier de la Banque mondiale, après une première phase pilote menée dans les années 1990 sur plusieurs bassins versants.

Les arbres et les barrages de retenue ont complété le dispositif.

Plus de 110 000 barrages de retenue ont été construits sur le plateau, capturant environ 21 milliards de mètres cubes de sédiments selon le ministère chinois des Ressources en eau. Le reboisement des pentes les plus dégradées est venu s’ajouter à ces ouvrages, avec des essences choisies pour leurs racines capables de retenir la terre en place. Mais dans l’évaluation que la Banque mondiale a menée de ce chantier, une mesure ressort comme la plus déterminante, alors qu’elle ne nécessite ni pelle ni charrue : l’interdiction du pâturage libre, qui entraîne une augmentation durable de la couverture végétale sur les terres abandonnées en pente raide et, surtout, sur les lits et les flancs des ravines, principales sources de sédiments.

Les chèvres et moutons qui broutaient librement les pousses avant qu’elles ne s’enracinent ont donc été confinés en enclos. Les éleveurs ont dû nourrir leurs bêtes autrement, avec du fourrage cultivé, une contrainte économique compensée par des programmes d’aide et par la conversion de certaines parcelles en vergers ou en plantations forestières. Le second projet de réhabilitation du plateau a ainsi reproduit l’expérience du premier : terrassement des terres en pente, reboisement des versants les plus érodés, construction de barrages de retenue et interdiction du pâturage.

Moins de boue dans le fleuve, mais pas sans coût

Les images satellites confirment ce que les paysans constataient sur le terrain. Entre 1999 et 2013, la couverture végétale du plateau a augmenté de 59,6 %, et le volume de sédiments parvenant au fleuve Jaune en 2013 n’était plus que d’environ 0,2 milliard de tonnes. Un chiffre à comparer à la situation des décennies précédentes, quand le fleuve charriait un flux bien plus massif.

La charge sédimentaire du plateau de Lœss vers le fleuve Jaune a en effet chuté d’environ 85 % au cours des dernières décennies, passant de près de 1,6 milliard de tonnes par an entre 1919 et 1960 à environ 0,25 milliard de tonnes par an entre 2010 et 2016. La part exacte qui revient aux terrasses, au reboisement, à l’interdiction du pâturage ou aux barrages reste débattue parmi les chercheurs, qui peinent à isoler l’effet de chaque levier dans un chantier mené simultanément sur plusieurs fronts. Il subsiste d’ailleurs une grande incertitude sur la quantité exacte de sédiments interceptée par les seuls barrages de retenue. Le résultat global, lui, ne fait pas débat : moins de terre part vers l’aval, moins de boue s’accumule dans le lit du fleuve.

Mais ce reverdissement a un prix, et il se paie en eau.

Une étude publiée en 2016 dans la revue Nature Climate Change a montré que la demande en eau accrue sur le plateau de Lœss approche un niveau qui affecte la disponibilité en eau pour les besoins humains. L’augmentation de l’évapotranspiration liée aux nouvelles plantations a provoqué une baisse significative du rapport entre le débit du fleuve et les précipitations annuelles sur l’ensemble des bassins versants étudiés. Les auteurs sont même allés jusqu’à chiffrer un seuil : au-delà d’une certaine productivité végétale, la population du plateau souffrirait de pénuries d’eau.

D’autres travaux, plus récents, prolongent ce constat. Si l’objectif initial du programme Grain for Green était de freiner l’érosion, il a aussi entraîné un déclin sévère de la teneur en eau des sols, ce qui menace la durabilité écologique du plateau à long terme. Une étude publiée en 2024 résume la difficulté : l’extension du programme a amélioré la qualité environnementale du plateau, mais elle s’est accompagnée d’une consommation accrue d’eau du sol, dont les effets hydrologiques d’ensemble restent très controversés. Le fleuve porte moins de terre, mais les racines qui retiennent cette terre boivent une eau que la région, semi-aride, n’a pas en réserve illimitée.

Sources : nature.com | chine-ecologie.org | maison-monde.com

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