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Des oiseaux blancs lâchés pour décorer un parc mangent désormais les œufs des sternes sur des dizaines de plans d’eau

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Un ibis marche au ras de l’eau, nid après nid, dans une colonie de sternes installée sur un îlot du littoral atlantique. Il ne chasse pas au sens propre : il ramasse. Il n’hésite pas à manger les œufs ou les jeunes de ces oiseaux en les chassant de leur nid. La scène se répète chaque printemps depuis une vingtaine d’années, documentée par les gestionnaires de réserves naturelles.

Le cas le plus cité reste celui de l’île de Noirmoutier. Le 9 juillet 2004, deux ibis sacrés pillent la totalité des œufs d’une colonie de sternes caugeks nichant dans les marais de Müllembourg. Deux oiseaux, une colonie entière vidée en quelques heures.

À retenir

  • Trente ibis sacrés lâchés librement depuis un zoo breton en 1974-1987 ont formé une population sauvage de plus de 5 000 individus en 2006.
  • L’ibis sacré se nourrit d’œufs et de jeunes oiseaux des colonies de sternes, guifettes et limicoles sur les littoraux atlantiques et méditerranéens.
  • Les campagnes de tir et d’élimination des œufs réduisent les populations mais exigent une reconduction annuelle des arrêtés préfectoraux.

Sommaire

  1. Trente oiseaux laissés libres de voler
  2. De la poignée d’oiseaux aux milliers d’individus
  3. Un régime opportuniste qui divise les scientifiques
  4. Réguler un oiseau qui vole ne suffit jamais

Trente oiseaux laissés libres de voler

Rien de tout cela n’a été décidé. Entre 1974 et 1987, une trentaine d’ibis sacrés sont introduits dans le parc zoologique de Branféré, en Bretagne, et les oiseaux nés en captivité sont laissés libres de voler. L’idée était esthétique : un oiseau blanc et gracieux, symbole égyptien, qui égaie les massifs d’eau du parc pour les visiteurs. Personne n’a ouvert de cage un jour donné.

Un second foyer existe, sur l’autre façade du pays. À la même époque environ, huit ibis avaient été introduits dans le parc zoologique de Sigean, dans l’Aude. Les deux colonies captives, l’une bretonne, l’une audoise, vont donner naissance à des populations sauvages totalement indépendantes.

La bascule vers la nature se fait sur plusieurs années. C’est en 1991 que la première tentative de nidification hors du parc de Branféré a lieu. Inquiet, le 6 août 1993, le parc de Branféré alerte pour la première fois le ministère de l’Environnement afin d’empêcher la reproduction de l’ibis à l’extérieur de son enceinte. Pour éviter une colonisation du milieu naturel, la reproduction en zoo est arrêtée dès 1997. La mesure arrive trop tard.

De la poignée d’oiseaux aux milliers d’individus

La courbe s’envole en une quinzaine d’années. Les populations ont atteint en 2004 environ 400 couples nicheurs dans l’ouest de la France, soit plus de 2 500 individus, et 75 couples dans le Midi. Deux ans plus tard, le seuil symbolique des milliers est franchi.

En 2006, 1 700 couples et plus de 5 000 oiseaux sont recensés dans l’ouest de la France, du Morbihan à l’estuaire de la Gironde. L’espèce colonise en parallèle le golfe du Morbihan, le Sud-Finistère, l’Ille-et-Vilaine, l’estuaire de la Loire, les marais de Guérande et de Goulaine, jusqu’à l’île de Ré. Sur l’autre foyer, celui de Sigean, une seconde population s’installe autour de la Camargue et du Roussillon. Le maximum est atteint en 2006-2007, avant que les premières campagnes de tir ne changent la trajectoire.

L’ibis continue pourtant de se déplacer bien au-delà de ses bastions. L’espèce est d’apparition occasionnelle dans diverses régions françaises, et sur la façade méditerranéenne, la probabilité que des oiseaux arrivent en provenance d’Italie est surveillée par les gestionnaires.

Un régime opportuniste qui divise les scientifiques

Sur ce que mange réellement l’ibis sacré, tout le monde s’accorde sur un point : c’est un généraliste absolu. Son spectre de proies couvre les invertébrés, les amphibiens, les poissons, mais aussi les œufs et les poussins, avec une prédation avérée sur les nids et poussins de hérons, sternes, guifettes et limicoles. Il fréquente aussi bien les décharges d’ordures que les élevages avicoles.

Là où le consensus se fissure, c’est sur l’ampleur de son impact sur les colonies. En France, quelques cas de prédation sur les œufs et poussins d’espèces protégées comme les guifettes ou les sternes ont été signalés, bien que cette prédation reste marginale selon certaines études, et les effets de l’ibis sacré sur la biodiversité locale font débat. Certains chercheurs, comme Loïc Marion, ont même contesté la qualification d’espèce invasive lors d’un exposé devant le conseil scientifique régional en 2006. D’autres avancent que l’oiseau contribue à réguler l’écrevisse de Louisiane, une espèce elle-même invasive, et favoriserait la présence de la spatule blanche.

Sur le terrain, une observation revient souvent chez les naturalistes. La prédation serait le fait de certains ibis, qualifiés de « spécialisés » et minoritaires, mais cette propension risque de s’étendre à d’autres. Une poignée d’individus suffit à ravager une colonie entière en une saison.

Réguler un oiseau qui vole ne suffit jamais

La première grande opération de régulation, en 2006, illustre la difficulté du problème. Sous la responsabilité de la Diren des Pays de la Loire, des agents de l’ONCFS et des membres de la LPO ont détruit les œufs de 400 nids sur le banc de Bilho, dans l’estuaire de la Loire, mais l’opération a été un échec : les oiseaux ont fui la colonie et ont aussitôt pondu ailleurs, sur l’île Bacchus, à 30 km au nord-ouest.

L’État a ensuite structuré la riposte département par département. Le premier arrêté préfectoral est signé en 2007 en Loire-Atlantique pour tester des méthodes de régulation par tir, puis en 2008 des arrêtés similaires sont pris en Loire-Atlantique, dans le Morbihan et en Vendée. La méthode combine deux volets : des tirs par les agents de l’État en dehors des réserves, et l’élimination directe des œufs dans les nids à l’intérieur des zones protégées, pour freiner la reproduction sans multiplier les prélèvements d’adultes.

Les résultats se lisent dans les chiffres officiels. Les effectifs, comptabilisés par l’ONCFS, sont passés d’environ 5 000 individus en 2006 à 500-600 en janvier 2016, puis à un effectif total d’environ 160 couples nicheurs en 2017, cantonnés avant tout en Loire-Atlantique. Sur le lac de Grand-Lieu, symbole de la lutte, la population est passée d’un maximum de 815 nids en 2009 à un minimum de 11 nids en 2021. Mais la baisse n’est jamais définitive : dès qu’une colonie est dérangée, une partie des oiseaux se reporte sur un site voisin, et les arrêtés doivent être reconduits presque chaque année, comme récemment dans le Morbihan pour la période 2020-2024, en Maine-et-Loire jusqu’en 2025, ou dans les Alpes-Maritimes pour 2025-2028.

L’ibis sacré n’est pas le seul évadé de parc à s’être taillé une place dans la nature française. La perruche à collier, échappée de volières urbaines, s’est installée dans plusieurs grandes villes. L’ouette d’Égypte, importée comme oiseau d’ornement, colonise désormais les plans d’eau du centre et du nord du pays, tout comme la bernache du Canada. Toutes figurent sur la liste des espèces exotiques envahissantes interdites en France, aux côtés de l’ibis, preuve qu’un bassin de parc animalier reste, presque un demi-siècle après, une porte ouverte sur des équilibres qui ne se referment plus.

Sources : alpes-maritimes.gouv.fr | france3-regions.franceinfo.fr

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