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On pensait qu’un budget culture pousserait les adolescents vers les musées : ce qui remplit leurs paniers tient sur un seul rayon de librairie

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Deux cent quarante-quatre millions d’euros. C’est la somme que l’État a engagée en 2024 pour la seule part individuelle du Pass Culture, ce crédit censé réconcilier les adolescents avec les musées, le théâtre et le spectacle vivant. Résultat ? Les paniers des bénéficiaires ressemblent surtout à une étagère de librairie généraliste : romans, mangas, littérature jeunesse. Le rapport publié par la Cour des comptes en décembre 2024 dresse un bilan sans complaisance de ce dispositif phare de la politique culturelle française, et les chiffres racontent une histoire bien différente de celle vendue au lancement.

À retenir

  • 244 millions d’euros dépensés, mais l’argent s’envole ailleurs que prévu
  • Les livres écrasent tout : découvrez quel type de lecture domine vraiment
  • Les jeunes des classes populaires restent à l’écart du dispositif

Sommaire

  1. Un guichet public qui a explosé en trois ans
  2. Le livre trône, le manga recule (un peu)
  3. Escape games, réforme et angles morts du dispositif

Un guichet public qui a explosé en trois ans

Le Pass Culture n’avait rien d’un petit coup de pouce ponctuel. La dépense budgétaire pour la part individuelle du pass Culture s’établissait à 93 M€ en 2021 et est prévue à hauteur de 244 M€ en 2024. Une trajectoire que les magistrats financiers qualifient de mal anticipée, puisque le dispositif est financé par l’État, loin de l’objectif initial d’un financement à 20% par l’État et à 80% par d’autres ressources et s’apparente, selon leurs propres termes, à une dépense de guichet.

Sur le terrain, l’adhésion est massive. 84 % des jeunes de 18-20 ans sont bénéficiaires du pass Culture, mais le dispositif reste plus timide auprès des publics qui en avaient le plus besoin. Trois jeunes sur quatre ont activé leur crédit, et n’ont pas dépensé la totalité de leur enveloppe de 300 €, mais en moyenne un peu plus de 250 €. Un chiffre qui cache une fracture sociale bien réelle : parmi les jeunes issus des classes populaires, c’est-à-dire dont les parents sont peu ou pas diplômés et exercent une profession d’ouvrier ou d’employé, seuls 68 % ont activé leur pass. ceux qui avaient déjà un pied dans la culture s’en emparent davantage que ceux qu’on voulait toucher en priorité.

Le livre trône, le manga recule (un peu)

Voici le cœur du sujet : où part concrètement l’argent public ? Depuis la généralisation du dispositif, les livres représentent entre 42 et 55 % des montants dépensés chaque trimestre. Une domination écrasante qui confirme l’intuition du titre : ce que remplissent les paniers des adolescents tient sur un rayon de librairie, pas sur un ticket de musée.

La Cour des comptes tempère toutefois l’image caricaturale du jeune qui claque tout son crédit en mangas. Le pass Culture ne sert pas qu’à acheter des mangas ! La part de ceux-ci dans les achats de livres est passée de près de 40 % des livres en 2021 à 20 % en 2024. La littérature générale a pris le relais : elle représente, depuis 2024, 40 % des achats de livres, romans jeunesse, poésie et théâtre compris. Derrière le livre, deux autres postes captent l’essentiel des dépenses restantes : le cinéma (21 % des dépenses en valeur) et la musique enregistrée (23 %) suivent, mais les musées et le spectacle vivant restent en retrait. Le spectacle vivant, censé être l’une des vitrines du dispositif, ne pèse presque rien : les réservations de spectacles vivant ne représentent que 2 % des dépenses faites par les jeunes.

J’y vois moins un échec des jeunes qu’un échec de conception. Donner 300 euros à dépenser sur une application grand public, c’est reproduire les habitudes de consommation existantes, pas les bousculer. La ministre de la Culture elle-même l’avait pressenti avant la publication du rapport, redoutant que « le pass culture ne fasse que conforter la reproduction des habitudes de consommation» plutôt que d’élargir les horizons culturels.

Escape games, réforme et angles morts du dispositif

Certains usages posent question au-delà du simple débat livre contre musée. La Cour des comptes a ainsi découvert que 16 millions d’euros ont été utilisés pour participer à des escape-games, alors qu’ils ne rentrent pas dans le dispositif prévu par le pass. Une dépense que les magistrats jugent tout simplement indue, ces jeux d’évasion n’ayant jamais eu vocation à figurer dans le catalogue des offres éligibles. Seize millions d’euros consacrés à s’enfermer une heure dans une pièce plutôt qu’à financer une politique de démocratisation culturelle, l’anecdote résume à elle seule les difficultés de pilotage pointées par le rapport.

Face à ce constat, les recommandations de la Cour ne manquent pas d’ambition. Elle préconise un recalibrage du dispositif, par exemple via une réduction du crédit individuel ou un ciblage des publics selon des critères sociaux et territoriaux, et suggère l’intégration de la société pass Culture au sein du ministère de la Culture pour renforcer son pilotage, tout en améliorant la qualité et la diversité des offres. Une manière polie de dire que la structure actuelle, une SAS financée quasi entièrement par des fonds publics, mérite d’être repensée dans sa gouvernance autant que dans son fonctionnement.

Le ministère de la Culture, de son côté, n’a pas balayé ces critiques d’un revers de main. Il a réagi en indiquant que la Ministre partage les préoccupations de la Cour, par ailleurs identifiées dans plusieurs études et évaluations menées à ce jour, et le ministère a déjà initié plusieurs actions pour y répondre. La SAS Pass Culture, elle, a défendu son bilan en rappelant que le dispositif contribue selon elle à réduire les inégalités d’accès à la culture, tout en reconnaissant la nécessité d’ajuster certains paramètres.

Reste une question que le rapport ne tranche pas vraiment : faut-il vraiment reprocher aux adolescents d’acheter des livres avec leur crédit culture ? La lecture reste une pratique culturelle à part entière, et la baisse de la part du manga au profit de la littérature générale suggère une diversification plutôt qu’un enfermement. Le vrai débat porte peut-être moins sur ce que choisissent les jeunes que sur l’incapacité du dispositif à atteindre ceux qui, précisément, ne franchissent jamais la porte d’une librairie ni d’un musée.

Sources : culture.gouv.fr | pass.culture.fr | vie-publique.fr

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