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On pensait qu’Edison avait enregistré la première voix humaine : à Paris, 17 ans plus tôt, un inventeur avait déjà gravé « Au clair de la lune » sur une feuille noircie à la fumée

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Le 9 avril 1860, à Paris, quelqu’un chante « Au clair de la lune » devant un appareil qui trace le son sur une feuille de papier noircie à la fumée. C’est 17 ans avant le phonographe d’Edison, daté de 1877. Le chanteur est probablement Édouard-Léon Scott de Martinville lui-même, l’inventeur de la machine.

Pourtant, personne ne l’a entendu avant 2008.

Le papier, lui, a survécu. Scott l’a déposé à l’Académie des sciences en 1861 (dépôt n° 324). Il y est resté comme document d’archive, car l’appareil de son auteur savait inscrire le son sans jamais pouvoir le relire, un peu comme une pellicule jamais développée qui attendrait une technique de lecture pour près de 150 ans. Reste une précision de vocabulaire : il s’agit du plus ancien enregistrement reconnaissable d’une voix humaine retrouvé à ce jour, et non du plus ancien enregistrement sonore du monde, puisque des traces de 1853-1854 existent, inaudibles.

À retenir

  • Le phonautographe a été breveté en 1857 par Édouard-Léon Scott de Martinville.
  • Un enregistrement d’une voix humaine daté de 1860 a été retrouvé sur une feuille noircie.
  • La lecture de la trace a été rendue possible grâce à un diapason de référence et à un scan numérique.

Sommaire

  1. Un typographe parisien et un appareil qui ne savait pas se relire
  2. Deux campagnes de scans, un laboratoire californien et 3 mars 2008
  3. Des paroles corrigées en 2010, au moins 3 enregistrements de la chanson
  4. Mémoire du monde, mais pas premier son du monde

Un typographe parisien et un appareil qui ne savait pas se relire

Édouard-Léon Scott de Martinville (1817-1879) était typographe à Paris. Le 25 mars 1857, il fait breveter le phonautographe. L’engin avait été pensé comme un outil d’étude de l’acoustique, pas comme un lecteur de musique : les ondes sonores griffent une feuille enduite de noir de fumée, et c’est tout.

Les premiers essais datent de 1853-1854 et restent inaudibles. En 1859, Scott y associe un diapason à 435 Hz, première trace d’une méthode qu’il affinera l’année suivante.

Le vrai casse-tête, c’est la manivelle. Le cylindre tourne à la main, donc à une vitesse irrégulière, et une mélodie enregistrée à vitesse variable devient méconnaissable. En 1860, Scott trace donc à côté de la voix la vibration d’un diapason à 250 Hz, dont la fréquence est connue. Tout écart mesuré sur la feuille trahit alors une accélération ou un ralentissement de la manivelle, et les chercheurs peuvent le compenser.

Les feuilles de 1857, privées de diapason, restent muettes.

Deux campagnes de scans, un laboratoire californien et 3 mars 2008

Il faut attendre décembre 2007, puis février 2008, pour que l’équipe de First Sounds (David Giovannoni, Patrick Feaster et leurs collaborateurs) scanne les feuilles aux archives de l’INPI et de l’Académie des sciences. Ces archives conservaient des documents déposés plus d’un siècle et demi plus tôt. Les images ont ensuite voyagé jusqu’en Californie.

Carl Haber et Earl Cornell, du Lawrence Berkeley National Laboratory, ont converti les images en son. Leur technique du « stylet virtuel » suit les lignes ondulées de la suie comme s’il s’agissait des sillons d’un disque.

Le fichier sonore est transmis le 3 mars 2008.

L’annonce publique tombe fin mars 2008, avec un extrait de 10 secondes que l’on prend pour la voix d’une femme ou d’un adolescent. Cette lecture reposait sur l’idée que le diapason vibrait à 500 Hz. Début 2009, les chercheurs établissent qu’il vibrait en réalité à 250 Hz, ce qui divise la vitesse de lecture par 2. L’extrait dure alors environ 20 secondes, et la voix est celle d’un homme, semblable à celle de Scott dans « Aminta », un autre de ses enregistrements.

Des paroles corrigées en 2010, au moins 3 enregistrements de la chanson

Les paroles ont aussi changé. Annoncées d’abord comme « Au clair de la lune, Pierrot répondit », elles sont fixées en mai 2010 : « Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi… ». La chanson commence donc par son premier couplet, et non par le deuxième.

Le travail de 2010 révèle un détail : Scott a laissé le cylindre ralentir, peut-être jusqu’à l’arrêt complet, entre « Pierrot » et « prête ». Il aurait pu vérifier ce qu’il restait d’espace libre sur la feuille.

Cette version n’est pas la seule. Scott a enregistré la chanson au moins 3 fois, dont une version du 20 avril 1860 qui figure dans l’album remis à Regnault, conservé à la bibliothèque de l’Institut de France. Le même sujet, répété à quelques jours d’écart, ressemble à un inventeur qui multiplie les essais pour s’assurer que son procédé fonctionne.

« Aminta » pourrait d’ailleurs détenir un autre record : ce serait le premier enregistrement de parole intelligible, vers avril-mai 1860, la date restant incertaine.

Mémoire du monde, mais pas premier son du monde

En 2015, l’UNESCO inscrit les phonautogrammes de Scott au registre Mémoire du monde. Le lot compte 50 enregistrements, répartis entre l’Académie des sciences, l’INPI, la bibliothèque de l’Institut de France et la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Quatre institutions françaises se partagent donc ce patrimoine.

La comparaison avec Edison reste instructive. Le phonographe de 1877 a restitué le son, tandis que le phonautographe de 1857 se contentait de l’écrire. Scott a inscrit une voix sur du papier, mais il a fallu des ordinateurs et un laboratoire californien pour la faire sortir de la feuille.

Le 50e phonautogramme du lot s’intitule « Vole, petite abeille » et date probablement de septembre 1860. C’est le seul que Scott a identifié comme réalisé avec un « levier amplificateur », sa dernière modification connue du dispositif. Les 49 autres ont été tracés avec les versions précédentes de l’appareil.

Sources : youtube.com | loc.gov

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