Vingt-trois mille cinq cents kilomètres arrachés chaque année. Trois mille seulement replantés en retour. Ce ratio, sec et implacable, résume à lui seul l’échec relatif d’une politique publique pourtant dotée de moyens inédits. Le « Pacte en faveur de la haie », lancé en grande pompe en septembre 2023 avec une enveloppe promise de 110 millions d’euros par an, devait inverser la tendance. Trois ans plus tard, le bocage français continue de fondre à vue d’œil, et le budget censé le sauver s’est lui aussi évaporé.
À retenir
- Chaque année, 23 500 km de haies disparaissent en France, mais seulement 3 000 km sont replantés
- Le budget du Pacte haie dégringole de 110 millions d’euros (2023) à seulement 7 millions (2026)
- Même où le pacte fonctionne bien, les problèmes structurels du modèle agricole intensif empêchent une vraie transformation
Sommaire
- Un objectif ambitieux, un rythme qui ne suit pas
- Un budget qui s’effondre au fil des lois de finances
- Pourquoi l’argent ne suffit pas à sauver le bocage
Un objectif ambitieux, un rythme qui ne suit pas
Un rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) alertait en avril 2023 sur la disparition des haies et les risques environnementaux qu’impliquait ce phénomène. Face à ce constat, Marc Fesneau, alors ministre de l’Agriculture, et Sarah El Haïry, secrétaire d’État chargée de la biodiversité, ont présenté le 29 septembre 2023 un « pacte en faveur de la haie et de l’agroforesterie ». L’objectif affiché était clair : compter 800 000 kilomètres de haies en 2030, soit 50 000 de plus qu’aujourd’hui.
Sur le papier, la mécanique semblait limpide. Le cabinet du ministre avait même détaillé les causes du problème : « sur la vingtaine de milliers de kilomètres de haies perdus par an, il y en a 5 000 qui ont été arrachés par des collectivités ou des agriculteurs et 15 000 ont dépéri ». l’arrachage volontaire n’est même pas la première cause de disparition. C’est l’abandon, le manque d’entretien, qui tue le plus de haies. Un point que beaucoup de commentateurs oublient, focalisés sur l’image du tractopelle qui rase une bordure de champ.
Le chiffre le plus révélateur vient pourtant d’un autre rapport, celui-là même du CGAAER cité en référence : malgré une politique volontariste de plantation d’environ 3 000 km/an, la perte annuelle moyenne a plus que doublé, passant de 10 400 km/an entre 2006 et 2014 à 23 571 km/an entre 2017 et 2021. Traduit en langage courant : les haies régressent six fois plus vite qu’on en replante. Six fois. Même avec 110 millions d’euros sur la table, on n’a pas réussi à inverser une dynamique vieille de plusieurs décennies.
Ce n’est pas la première tentative qui échoue à ce point. Le plan France Relance avait déjà prévu 50 millions d’euros pour faire pousser 7 500 kilomètres de haies en deux ans, mais à l’heure du bilan, si 5 000 kilomètres ont bien été ensemencés, la France a malheureusement davantage détruit que planté. Le pacte de 2023 n’a fait, dans les faits, que reproduire l’histoire à plus grande échelle.
Un budget qui s’effondre au fil des lois de finances
Le paradoxe le plus frappant de cette affaire, c’est que l’argent promis n’a même pas suivi. Le Gouvernement avait fixé en 2023 un objectif clair de +50 000 km nets pour 2030 et s’était engagé à financer cette trajectoire à hauteur de 110 millions d’euros par an. Mais dès le projet de loi de finances pour 2025, le couperet est tombé : une baisse de 72% du budget, qui passe de 110 millions d’euros prévus à seulement 30 millions. Un rétropédalage express sur un engagement présenté comme pluriannuel.
Certains parlementaires ont tenté de sauver la trajectoire. Les débats sur le projet de loi de finances pour 2025 ont témoigné d’un soutien transpartisan à cette politique, avec plusieurs centaines d’amendements déposés, et l’adoption en commission mixte paritaire d’un amendement augmentant de 20 millions d’euros l’enveloppe, portant son budget à 45 millions d’euros. Une victoire de courte durée : au final, le projet de loi de finances initial prévoyait 110 M€ en autorisations d’engagement et 45 M€ en crédits de paiement, mais finalement ce sont 79,56 M€ en autorisations d’engagement et 40,1 M€ en crédits de paiement qui ont été mobilisés.
Et pour 2026, la chute se poursuit. Sept millions d’euros, c’est le budget prévu pour le pacte haie dans la prochaine loi de finances, d’après les informations du Réseau haies France. Sept millions, là où on annonçait 110 millions il y a trois ans à peine. Une enveloppe bien loin des 110 millions d’euros par an annoncés par Marc Fesneau lors du lancement du plan haies en 2023. Le décalage entre la communication politique de 2023 et la réalité budgétaire de 2026 est devenu presque comique, si le sujet n’était pas aussi grave pour les paysages et la biodiversité.
Face à cette dégringolade, la mobilisation s’organise. En juillet dernier, 600 structures ont signé l’Appel à Sauver le Pacte Haie pour défendre son budget, réunissant pépiniéristes, organisations agricoles, entreprises du paysage, chambres d’agriculture, collectivités et associations environnementales. Un front commun assez rare pour être souligné, entre chasseurs, apiculteurs et syndicats agricoles habituellement peu enclins à défiler ensemble.
Pourquoi l’argent ne suffit pas à sauver le bocage
L’argent seul n’a jamais réglé un problème structurel. Le rapport du CGAAER le disait déjà noir sur blanc en 2023 : « la disparition et la dégradation des haies sont des conséquences inéluctables de l’évolution de notre modèle agricole. L’intensification des productions, la régression de l’élevage à l’herbe, la baisse constante du nombre d’agriculteurs avec en corollaire l’augmentation de la taille des exploitations ont fait des haies une contrainte pour l’exploitant agricole ». On ne replante pas une haie par idéologie écologique quand l’agrandissement des parcelles reste, économiquement, plus rentable.
Certains territoires illustrent crûment ce décalage. Dans le Trégor breton, une enquête a montré que 159,2 kilomètres de linéaire bocager ont été détruits entre 2003 et 2023, sans que les collectivités concernées ne répondent aux questions posées sur le sujet. Plus largement en Normandie, le département de la Manche, longtemps considéré comme le plus bocager de France, présentait une densité de haies égale à 175 m/ha en 1972 contre 87 m/ha en 2015, soit une perte de 50% du linéaire en 45 ans, en moyenne plus de 1 200 km par an. À ce rythme, certains observateurs redoutent purement et simplement la disparition totale du bocage local dans les décennies à venir.
Il y a pourtant un point positif dans ce tableau sombre : là où le pacte a été appliqué avec des moyens réels en 2024, les retours de terrain sont bons. Le Pacte montre de très bons résultats sur le terrain, avec une consommation de la totalité de l’enveloppe prévue en 2024. Le problème n’est donc pas tant l’outil que sa continuité budgétaire, sabordée d’une loi de finances à l’autre au gré des arbitrages d’économies. Reste une question simple, que personne au ministère ne semble vouloir trancher clairement : à quoi sert d’annoncer un objectif à horizon 2030 si le financement change de visage chaque année ?
Sources : driaaf.ile-de-france.agriculture.gouv.fr | lafranceagricole.fr


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