Trente-six mètres de béton, disparus en quelques mois de grignotage mécanique. Voilà pour l’ouvrage. Mais avant que la Sélune ne retrouve son lit naturel, il a fallu d’abord vider son ventre : une pêche de récupération a eu lieu et 17 tonnes de poissons ont été capturées pendant les vidanges, la majorité étant composée de poissons blancs et de silures, introduits pour la pêche de loisirs. Un chantier de démolition qui s’est transformé, l’espace de quelques semaines, en gigantesque opération de pêche.
À retenir
- Un siècle de béton rasé en quelques mois : que s’est-il réellement trouvé piégé sous l’eau ?
- Deux millions de mètres cubes de vase : un détail de démolition qui a coûté quatre fois plus cher que l’ouvrage lui-même
- Des créatures inattendues attendaient les équipes au moment de vider le réservoir
Sommaire
- Un siècle de béton planté dans la rivière
- Deux millions de mètres cubes de vase à évacuer avant de raser quoi que ce soit
- 17 tonnes d’espèces qui n’avaient rien à faire là
- Ce que la rivière a retrouvé depuis
Un siècle de béton planté dans la rivière
Tout commence dans l’entre-deux-guerres. La centrale de la Roche-qui-Boit, mise en service en 1920, ne suffit plus à alimenter les usines de chaussures de Fougères, si bien que la Société des forces motrices de la Sélune demande une concession pour édifier une autre centrale en amont. C’est ainsi que naît le barrage de Vezins, achevé en 1932 après trois années de travaux titanesques : un ouvrage colossal nécessitant 2 000 tonnes de fer, 10 000 tonnes de ciment et plus de 25 000 m3 de pierres. un mur de béton qui a même joué un rôle stratégique pendant la Seconde Guerre mondiale, en alimentant l’arsenal de Cherbourg et sa base de sous-marins.
Mais ce colosse hydroélectrique avait un défaut majeur, invisible depuis la surface : il condamnait les poissons migrateurs à mort. Pour les saumons atlantiques, ce mur de béton signait un arrêt de mort, deux verrous consécutifs à 12 et 17 kilomètres de la mer bloquant toute remontée vers les frayères d’altitude. Dès 2005, le schéma d’aménagement local pousse pour l’effacement de ces ouvrages, et l’État finit par trancher en 2009 : les titres administratifs des barrages ne seront pas renouvelés. Il faudra pourtant attendre 2017 pour que la décision devienne définitive, tant l’opposition locale, portée notamment par l’association des Amis du barrage de Vezins, s’est montrée virulente.
Deux millions de mètres cubes de vase à évacuer avant de raser quoi que ce soit
Démolir un barrage de cette taille, ce n’est pas seulement une affaire de pelleteuses. C’est d’abord un problème de plomberie à l’échelle industrielle. Avant de voir revenir le saumon, il a fallu résoudre un casse-tête technique colossal : que faire de deux millions de mètres cubes de vase accumulée depuis un siècle ? Le chiffre donne le vertige. Pour se représenter la masse, il suffit de penser à près de 800 piscines olympiques de boue tassée derrière un mur.
Le détail est encore plus vertigineux une fois affiné. Le volume de sédiments stockés était estimé à 2 millions de m3 dans la retenue de Vezins, auxquels s’ajoutaient 560 000 m3 potentiellement mobilisables dans le lit mineur de la Sélune et 140 000 m3 supplémentaires dans les lits mineurs des affluents. Une partie de cette vase n’était pas anodine : selon la fiche technique publiée par le réseau European Rivers Network en mai 2025, il fallait traiter et sécuriser les sédiments pollués de l’affluent de l’Yvrande, contaminés par une ancienne activité industrielle. Trois casiers de confinement ont été aménagés sur place pour isoler ces boues chargées en métaux lourds, avant d’être recouverts de sédiments sains, une précaution directement héritée du souvenir amer de 1993, année d’une vidange test qualifiée à l’époque de désastre écologique par les riverains.
La gestion de cette vase a d’ailleurs pesé bien plus lourd sur la facture que la démolition elle-même. Le chantier de vidange, entamé dès mars 2017, a coûté 20 millions d’euros, contre 4,5 millions d’euros pour le démantèlement en tant que tel de la structure en béton. Un rapport de un pour quatre qui en dit long sur la complexité réelle de ce type d’opération : abattre un mur est presque anecdotique comparé à la gestion de ce qu’il retenait depuis un siècle.
17 tonnes d’espèces qui n’avaient rien à faire là
Vidanger un lac artificiel de plusieurs dizaines d’hectares, c’est aussi mettre le doigt sur une faune qui s’y était tranquillement installée, génération après génération, loin de tout regard. La retenue de Vezins couvrait 72 hectares selon les données du Comité français des barrages et réservoirs, un plan d’eau largement colonisé par des espèces qui n’avaient rien de naturel dans une rivière à saumon.
Le résultat de la pêche de récupération a de quoi surprendre. Une pêche de récupération a permis de retirer 17 tonnes de poissons, en grande partie des espèces introduites comme le silure. Le silure, ce poisson-chat géant capable de dépasser les deux mètres, n’a rien d’un habitant historique des cours d’eau bretons ou normands : il a été introduit pour la pêche de loisir, profitant des eaux calmes et profondes de la retenue pour proliférer sans concurrence. Une aubaine pour les pêcheurs sportifs pendant des décennies, un problème écologique une fois le barrage voué à disparaître. D’après une question adressée à l’Assemblée nationale sur la régulation de cette espèce, le silure est responsable de déséquilibres biologiques et se nourrit d’une grande variété de proies, poissons, crustacés, amphibiens, oiseaux aquatiques et petits mammifères. Autant de bouches supplémentaires qui n’avaient aucune raison de se trouver sur le chemin des jeunes saumons remontant vers leurs frayères.
Cette pêche de sauvetage n’était pas un simple détail logistique. Elle a permis d’éviter qu’une partie de cette biomasse se retrouve asphyxiée dans les boues en cours d’évacuation, ou pire, qu’elle dérive vers l’aval au moment où la rivière retrouvait son cours naturel. Autant d’individus en moins pour concurrencer les espèces que le projet cherchait justement à faire revenir.
Ce que la rivière a retrouvé depuis
Le barrage de Vezins a fini d’être arasé en 2020, suivi par son voisin de la Roche-qui-Boit au printemps 2023. L’opération a ouvert 90 km de rivière, améliorant la qualité de l’eau et permettant aux saumons migrateurs de retourner vers leurs frayères ancestrales. Un chantier resté à ce jour le plus important effacement de barrage jamais réalisé en Europe, suivi scientifiquement jusqu’en 2027 pour mesurer, année après année, si la rivière retrouve durablement son équilibre d’avant les années 1930.
Sources : ern.org | rivernet.org


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