Cinq cents dés à jouer sculptés dans l’os, retrouvés en un seul point de fouille : voilà ce que les archéologues n’attendaient pas en creusant à côté de la basilique du site gallo-romain de Grand, dans les Vosges. Pour comparer, une fouille gallo-romaine classique livre en général une dizaine de dés sur toute sa durée. Ici, la concentration est telle que les équipes du service archéologique du département et de leurs partenaires scientifiques la qualifient déjà de plus importante collection connue pour toute l’Antiquité.
La découverte s’est produite lors de la campagne 2026, menée à proximité immédiate de la basilique et de sa célèbre mosaïque, sur un site fouillé depuis 2022. Les recherches, menées par le Conseil départemental des Vosges avec le soutien du ministère de la Culture, visent à mieux comprendre la fonction d’un petit bâtiment antique associé à une découverte exceptionnelle : la plus importante collection de dés à jouer de l’Antiquité jamais mise au jour. L’opération, ouverte au public jusqu’à fin juillet, est dirigée par Thierry Dechezleprêtre, conservateur en chef au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, entouré d’une quinzaine d’étudiants en archéologie.
À retenir
- Pourquoi 500 dés se retrouvent-ils concentrés en un seul point de fouille ?
- Un petit bâtiment énigmatique refuse de livrer son secret depuis des années
- Un sanctuaire antique qui accueillait 20 000 pèlerins cache bien d’autres mystères
Sommaire
- Un petit bâtiment qui refuse de livrer son secret
- Grand, ville dédiée à un dieu introuvable
- Ce que la suite des fouilles pourrait révéler
Un petit bâtiment qui refuse de livrer son secret
Tout tourne autour d’une construction modeste, presque insignifiante à l’échelle du sanctuaire : une petite construction d’environ 4,50 mètres de long sur 3,80 mètres de large, implantée dans l’axe de la voie et ouverte vers l’est, avec des murs décorés de peintures murales rouges reposant sur une plinthe jaune. Un décor soigné pour un espace aussi réduit. Les archéologues hésitent encore sur sa fonction exacte. Plusieurs hypothèses sont actuellement envisagées : un atelier de fabrication de dés à jouer, un sanctuaire ou encore un espace dédié aux jeux placé sous la protection d’une divinité.
Un détail pourrait faire pencher la balance vers l’atelier de tabletterie. La présence de trois exemplaires dans les fondations suggère un lien fort avec le bâtiment dont la fonction demeure cependant énigmatique. Les numéros sont reportés grâce à des ocelles, un double cercle gravé à l’aide d’un fin touret métallique. Pour accroître leur visibilité, cette gravure pouvait être comblée par un mélange de cire et de charbon. Cette technique de fabrication, précise et répétitive, cadre bien avec l’idée d’une production artisanale sur place plutôt qu’avec de simples dés perdus au fil des parties.
Autour du bâtiment, le sol a livré un inventaire disparate qui intrigue autant qu’il éclaire. Les sols présents autour du petit bâtiment ont livré une étonnante concentration d’objets qui se caractérisent par leur diversité : clous de chaussure, fragments de vaisselle, vestiges osseux, objets de parure (fibules), monnaies frappées en bronze, ainsi que des aiguilles à chas et au moins 500 dés à jouer en os. Au nord, une installation hydraulique complète le tableau : une conduite hydraulique matérialisée par une tranchée d’une vingtaine de mètres, avec deux frettes en fer encore en place témoignant de l’utilisation, à l’époque romaine, de tuyaux en bois assemblés. À l’extrémité de cette tranchée, une fosse quadrangulaire a pu accueillir un bassin en bois, et le comblement a livré de nombreux fragments d’aiguilles ainsi que des dés, des céramiques et des ossements d’animaux.
Grand, ville dédiée à un dieu introuvable
Le lieu n’est pas anodin. depuis le XIXe siècle, les archéologues traquent à Grand l’emplacement exact du temple d’Apollon Grannus, ce sanctuaire gaulois qui a donné son nom au village lui-même. Le bâtiment reste introuvable à ce jour, malgré deux siècles de recherches. Ironie de l’histoire : c’est en cherchant ce temple disparu que les équipes ont mis la main sur cette accumulation de dés, sans lien direct établi avec le culte principal du site.
Il faut mesurer l’ampleur de ce que représentait Grand à son apogée pour comprendre pourquoi un tel amas d’objets ludiques n’a rien d’anodin. La cité gallo-romaine n’avait rien d’un modeste bourg : Grand était une importante cité religieuse, peuplée à l’époque d’environ 20 000 habitants. Le sanctuaire abritait un des dix plus grands amphithéâtres du monde romain, et la mosaïque de la basilique reste la plus vaste mosaïque romaine encore visible en Europe. Grannus, dieu guérisseur associé par les Romains à Apollon, attirait des pèlerins venus soigner leurs maux par l’incubation : on dormait sous le portique du sanctuaire dans l’espoir que la divinité apparaisse en songe et indique un remède.
Dans une ville aussi fréquentée, jouer aux dés n’était probablement pas qu’un simple passe-temps. Les sanctuaires antiques servaient souvent de lieux de rassemblement où les pèlerins patientaient, échangeaient, et pariaient en attendant leur tour de consultation divine. Que cinq cents dés se retrouvent concentrés à cet endroit précis pourrait donc raconter une histoire bien plus vivante que celle d’un simple culte silencieux : celle d’un sanctuaire animé, presque bruyant, où l’attente prenait la forme du jeu.
Ce que la suite des fouilles pourrait révéler
La campagne 2026 n’a pas encore tranché entre les trois hypothèses en lice. Les archéologues reconnaissent eux-mêmes la difficulté de l’exercice : il est difficile actuellement de privilégier l’une de ces hypothèses, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit, pour l’Antiquité, de la plus importante collection de dés à jouer jamais découverte. La fouille de la fosse quadrangulaire, associée au bassin en bois supposé, doit se poursuivre dans les prochains mois et pourrait apporter des éléments de datation plus précis.
Reste une question qui dépasse le simple inventaire archéologique : pourquoi fabriquer ou jouer aux dés précisément à cet endroit, à quelques mètres d’un des plus vastes sanctuaires antiques du nord-est de la Gaule ? Les campagnes suivantes, portées par le Conseil départemental des Vosges et la DRAC Grand Est, devront croiser les données stratigraphiques avec l’étude fine du mobilier pour espérer relier, enfin, ce petit bâtiment énigmatique au grand récit religieux de Grand.
Sources : remiremontvallees.com | vosgestelevision.tv


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