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Le Théâtre français de Toronto (TfT) fait sa rentrée avec Rhinocéros d’Eugène Ionesco.
Un mal mystérieux
La pièce s’ouvre sur le dialogue entre deux amis que tout oppose : Jean (Nicolas Van Burek) et Bérenger (Mickaël Girouard). Le premier est un conformiste revendiqué et, pétri de ses certitudes, il dresse une liste de reproches au second, qui est arrivé en retard et encore saoul de la veille à leur rendez-vous. Il lui explique à quel point sa vie n’a pas de sens, car il ne s’astreint à aucune discipline, ce à quoi il se voit répondre que pour tenir huit heures par jour dans un bureau à accomplir des tâches sans intérêt, encore faut-il qu’il puisse boire le samedi soir. Quand soudain, un rhinocéros apparaît au loin…
De la place de l’Église, on passe dans la maison d’édition dirigée par M. Papillon. Le débat fait rage entre les employés, autour de la présence, réelle ou supposée, de l’animal en question. C’est là que l’on comprend que ces bêtes sont des humains transformés : des femmes et des hommes atteints de rhinocérite, un mal mystérieux qui commence par transformer la voix et priver la victime de ses bonnes manières. Les rhinocéros ont un caractère exécrable : ils sont contre les barrières démocratiques et souhaitent rétablir la loi du plus fort.
La pièce est une critique de la petitesse d’esprit dont sont affublés monsieur et madame Tout-le-Monde. Une morale de façade fait place à des valeurs autoritaires affublées de noms qui ne disent pas ce qu’ils masquent, comme le fameux bon sens.
Dans le troisième acte, alors que Bérenger est le dernier à ne pas être atteint de la maladie, la mise en scène fait écho par sa noirceur à Je suis une légende de Richard Matheson, une autre œuvre phare des années 1950 dans laquelle le héros est le seul survivant d’une pandémie qui a transformé l’humanité en zombies. Dans un cas comme dans l’autre, l’horreur devient la norme et les valeurs morales l’exception.

L'acteur Nicolas Van Burek incarne Jean.
Photo : Mathieu Taillardas
Des comédiens qui excellent
Cette production est aussi émouvante par sa distribution, qui mélange des fidèles de la troupe du TfT, parmi lesquels Pierre Simpson, Sébastien Bertrand, Christina Tannous et Nicolas Van Burek, à des membres plus récents, comme Mickaël Girouard, Maïza Dubhé et Mélanie Bokata. Un fil semble se tisser entre les générations.
Le lien est aussi fait à travers les différentes productions : en 2019, on retrouvait déjà Christina Tannous, Sébastien Bertrand et Pierre Simpson à l’affiche de La Cantatrice chauve, dans une mise en scène de Chanda Gibson. Après leur prestation d’il y a sept ans, il était naturel de les revoir dans ce répertoire absurde où ils excellent à nouveau.

La troupe réunie pour l'occasion mélange talents historiques du TfT et nouvelle génération.
Photo : Mathieu Taillardas
Karine Ricard les dirige avec une mise en scène efficace, où elle a pris le temps d’inscrire des clins d’œil toujours pertinents qui viennent rehausser le rythme de la pièce : là une danse endiablée, ici un soutien-gorge saisi au vol… Elle crée aussi des images fortes et assume pour cela la transcription du texte à notre époque : il arrive que ses rhinocéros soient le nez collé à leurs écrans. La directrice artistique du TfT est parvenue à forger un écrin qui permet de saisir l’essence de la pièce dans toute sa nuance, des moments les plus drôles aux plus graves. Un bon miroir de la société en somme.
Rhinocéros d’Eugène Ionesco, mise en scène de Karine Ricard, jusqu’au 8 novembre au Théâtre de la rue Berkeley à Toronto.


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