Imaginez rouler tranquillement sur l’autoroute, quelque part en Suisse centrale, et pénétrer dans un tunnel banal comme il en existe des centaines à travers les Alpes. Rien ne distingue, à première vue, cette galerie percée dans la roche des autres passages autoroutiers du pays. Pourtant, si un conflit majeur venait à éclater, ce même tunnel aurait pu se transformer en quelques heures en un refuge capable d’accueillir des milliers d’habitants, coupés du monde extérieur derrière des portes d’acier de 350 tonnes. Ce n’est ni une légende urbaine, ni un scénario de fiction : c’est une réalité suisse, née en pleine Guerre froide et toujours debout aujourd’hui, à quelques kilomètres de Lucerne.
À retenir
- Le tunnel du Sonnenberg, percé entre 1971 et 1976 près de Lucerne, dissimulait le plus grand abri antiatomique civil du monde, conçu pour 20 000 personnes derrière des portes blindées de 350 tonnes.
- L’exercice « Opération Fourmi » de 1987 a révélé qu’il fallait 24 heures pour fermer les portes blindées, un délai jugé incompatible avec l’urgence d’une frappe.
- Redimensionné en 2006 pour des raisons de coût, l’abri n’accueille plus que 2 000 places et n’a servi qu’une fois, en 2007, lors d’une manifestation.
Un tunnel autoroutier qui cachait un secret de guerre froide
Sous son apparence de simple infrastructure routière, le tunnel du Sonnenberg dissimule l’un des ouvrages civils les plus impressionnants jamais construits en Europe. Ce tunnel autoroutier, qui permet de contourner la ville de Lucerne le long de l’A2, l’un des axes les plus fréquentés de Suisse reliant Chiasso à Bâle, a été percé entre 1971 et 1976, avant d’être ouvert à la circulation en toute discrétion. Aujourd’hui encore, environ 55 000 véhicules l’empruntent chaque jour, sans que la majorité des conducteurs ne se doutent une seconde de ce que ses parois ont pu abriter.
Car derrière ce tunnel de 1 560 mètres de long se cache en réalité l’un des plus vastes abris antiatomiques civils jamais construits dans le monde. L’ouvrage n’a jamais été pensé uniquement pour faire circuler des voitures : il devait aussi, le cas échéant, protéger une population entière d’une attaque nucléaire. Un projet vertigineux, directement hérité d’une époque où la peur d’un conflit mondial dictait une bonne partie des choix d’aménagement du territoire helvétique.
Vingt mille personnes, deux mille tonnes de portes blindées
Ce projet titanesque s’inscrit dans une loi fédérale de 1963, par laquelle la Confédération suisse s’engageait à garantir une place en abri à chaque habitant du pays en cas de conflit armé. Une politique de protection civile unique en son genre, qui a profondément marqué l’aménagement du territoire suisse pendant plusieurs décennies. Le tunnel du Sonnenberg en est l’incarnation la plus spectaculaire : conçu pour accueillir jusqu’à 20 000 personnes, il constituait, lors de sa mise en service, le plus grand abri antiatomique civil du monde.
Le dispositif reposait sur deux tubes routiers distincts, chacun pouvant héberger 10 000 personnes réparties en petites subdivisions de 64 individus, un découpage pensé pour organiser la vie collective en cas de confinement prolongé. Entre les deux tunnels se trouvait une structure de commandement de sept étages, une véritable ville souterraine miniature comprenant un hôpital, une salle d’opérations chirurgicales et même un studio de radio destiné à maintenir un lien avec l’extérieur. Pour sceller cet ensemble en cas d’urgence, quatre portes blindées de 1,5 mètre d’épaisseur et de 350 tonnes chacune pouvaient se refermer, théoriquement capables de résister au souffle d’une bombe atomique d’un mégatonne explosant à un kilomètre de distance. Le coût total de cette prouesse d’ingénierie s’élevait à environ 40 millions de francs suisses de l’époque, une somme colossale investie dans la protection d’une population entière face à une menace qui, heureusement, ne s’est jamais concrétisée.
Quand la Suisse a fermé l’autoroute pour tester l’apocalypse
Concevoir un tel abri est une chose, prouver qu’il fonctionne réellement en est une autre. C’est ainsi qu’en 1987, les autorités suisses ont organisé un exercice grandeur nature baptisé Opération Fourmi, destiné à vérifier la capacité du bunker à être mis en service rapidement en cas de réelle menace. Le résultat s’est révélé beaucoup moins rassurant que prévu : il aurait fallu pas moins de vingt-quatre heures pour fermer les quatre portes blindées, un délai bien trop long face à l’urgence d’une frappe imminente. Pire encore, l’installation des lits destinés à accueillir des milliers de personnes s’est avérée pratiquement impossible à réaliser dans un temps raisonnable.
Cet exercice a mis en lumière l’écart entre l’ambition initiale du projet et sa faisabilité pratique en situation réelle. À cela s’ajoutait un problème bien plus terre à terre : l’entretien de cette infrastructure hors norme coûtait plus de 300 000 francs suisses par an, une charge financière difficile à justifier pour un ouvrage dont l’utilité, heureusement, ne s’est jamais vérifiée en conditions réelles. Face à ce constat, les autorités ont fini par acter, en 2002, le principe d’un démantèlement partiel de l’installation.
Un bunker toujours prêt, un pays qui n’a jamais désarmé sa peur
Le redimensionnement du site s’est concrétisé en 2006. Les deux tubes routiers ont retrouvé leur simple fonction de voies de circulation, tandis que la capacité d’accueil de l’abri a été considérablement revue à la baisse, passant de 20 000 à 2 000 places. Seule la caverne de sept étages, nichée entre les deux tunnels, subsiste aujourd’hui comme véritable refuge antiatomique. Ce bunker réduit n’a servi qu’une seule fois en conditions réelles, en 2007, lorsque des manifestants ont passé la nuit à l’intérieur de la structure lors d’un mouvement de contestation, un usage bien éloigné de sa vocation initiale.
Les cellules de détention, à l’origine prévues pour gérer d’éventuelles tensions en cas de confinement massif de population, sont désormais utilisées de façon ponctuelle par la police lucernoise comme simple espace de réserve. Un usage presque anecdotique pour un lieu conçu à l’origine pour affronter le pire scénario imaginable. Ces dernières années, la guerre en Ukraine a toutefois relancé l’intérêt du public et des médias suisses pour ce vestige de la Guerre froide, rappelant que la politique de protection civile universelle du pays, aussi disproportionnée puisse-t-elle sembler aujourd’hui, continue d’alimenter les discussions sur la préparation aux crises.
En ce moment encore, alors que les tensions géopolitiques ressurgissent régulièrement dans l’actualité, le tunnel du Sonnenberg rappelle qu’un pays entier a un jour choisi de préparer sa population au pire, quitte à transformer une simple autoroute en une porte vers un monde souterrain digne des plus grands récits de science-fiction. Reste une question qui dépasse largement les frontières helvétiques : à l’heure où les menaces changent de visage, faut-il continuer à entretenir de tels vestiges, ou considérer qu’ils appartiennent définitivement à une autre époque ?
Sources : Tunnel du Sonnenberg, Wikipedia — Dans les entrailles du Sonnenberg, monstrueux témoin de la Guerre froide, Le Temps


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