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Sous la mer du Nord dorment depuis des décennies des tuyaux qui relâchent 500 tonnes de plastique par an

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Et si les vestiges de l’exploitation pétrolière ne se contentaient pas de rouiller tranquillement au fond de l’eau ? Sous les vagues grises de la mer du Nord, loin des regards et des sonars, des kilomètres de tuyaux abandonnés depuis des décennies mènent une seconde vie discrète mais préoccupante. Ces infrastructures, laissées sur place après le démantèlement des plateformes pétrolières et gazières, continueraient de se fragmenter lentement, relâchant dans l’océan une quantité de microplastiques qui n’a rien d’anecdotique. Un phénomène resté sous les radars pendant des années, et qui mérite qu’on s’y attarde sérieusement.

À retenir

  • Des pipelines et ombilicaux abandonnés depuis les années 1960 en mer du Nord se fragmentent et relâcheraient environ 500 tonnes de microplastiques par an, un niveau comparable aux rejets annuels des rivières britanniques.
  • Des analyses sur des tuyaux du champ de Brent, abandonnés depuis vingt-deux ans, montrent que leur enrobage se fissure et se désintègre sous l'effet du sable, des courants et des organismes marins.
  • Environ 120 000 tonnes de plastique resteraient encore présentes dans ces infrastructures abandonnées, constituant une source de pollution largement sous-estimée selon les chercheurs.

500 tonnes par an, planquées sous le sable et les algues

500 tonnes par an, planquées sous le sable et les algues Coupe transversale d'une conduite flexible récupérée en mer du Nord en 2024. L'image montre le revêtement extérieur en polyéthylène haute densité (jaune) et les couches internes de plastique et de métal.
Crédit : © Freija Mendrick

Sur le plateau continental britannique, l’exploitation pétrolière et gazière bat son plein depuis les années 1960. Des générations de pipelines et d’ombilicaux, ces câbles et tuyaux qui reliaient les puits aux plateformes, ont été installées, utilisées, puis parfois tout simplement abandonnées sur le fond marin une fois les gisements épuisés. Ce qui semblait à l’époque une solution pratique pour éviter des opérations de retrait coûteuses et complexes s’avère aujourd’hui être une source de pollution largement sous-estimée.

Selon les estimations, ces installations relâcheraient environ 500 tonnes métriques de microplastiques par an, soit près de 550 tonnes selon les unités américaines. Pour se représenter l’ampleur du phénomène, il faut comparer ce chiffre à un autre repère bien connu des spécialistes de l’environnement marin : ce niveau bas correspondrait grosso modo à ce que l’ensemble des rivières britanniques déversent chaque année en mer du Nord sous forme de microplastiques. Autrement dit, ces tuyaux oubliés au fond de l’eau agissent comme un fleuve invisible, silencieux, mais tout aussi actif que ceux qui serpentent à la surface du territoire.

Vingt-deux ans d’abandon suffisent à faire craquer l’enrobage

Pour comprendre comment des tuyaux censés être robustes finissent par se désintégrer, direction le champ pétrolier de Brent, au large des Shetland. Des échantillons y ont été prélevés sur des pipelines et ombilicaux appartenant à Shell UK Ltd, laissés à l’abandon depuis vingt-deux ans. Un délai qui, à l’échelle géologique, paraît dérisoire, mais qui suffit visiblement à altérer sérieusement ces structures censées résister aux assauts du temps.

L’analyse par microscopie électronique à balayage a révélé des fissures et une fragmentation nette sur les parties de plastique directement exposées à l’environnement marin. Le sable, les courants et les organismes vivants qui colonisent ces structures agissent comme un papier de verre naturel, usant peu à peu les revêtements. Certains tuyaux étaient protégés par un enrobage d’époxy goudron de houille recouvert de poids en béton, tandis que d’autres portaient simplement un revêtement d’époxy à liaison fusionnée, sans protection supplémentaire. Résultat : les sections bétonnées résistent mieux, mais ne sont pas épargnées pour autant. Le temps finit par laisser sa marque, même sur ce qui semblait le mieux protégé.

Plus polluant que les microbilles de cosmétiques interdites au Royaume-Uni

Pour donner une idée plus concrète de l’ampleur du problème, une comparaison s’impose : dans son scénario le plus élevé, cette pollution dépasserait largement les rejets de microbilles cosmétiques qui circulaient au Royaume-Uni avant leur interdiction. Ces petites billes de plastique, longtemps utilisées dans les gommages et dentifrices, avaient fini par être bannies tant leur impact sur les écosystèmes marins était jugé problématique. Le fait que de simples tuyaux oubliés puissent générer un volume comparable, voire supérieur, en dit long sur l’ampleur réelle de cette pollution invisible.

Ce constat interroge d’ailleurs bien au-delà du seul secteur pétrolier et gazier. Si des infrastructures industrielles abandonnées peuvent, année après année, libérer autant de particules plastiques que des produits de consommation courante autrefois pointés du doigt, cela soulève une question plus large sur la manière dont on évalue les impacts environnementaux à long terme des installations offshore, quelle que soit leur nature.

120 000 tonnes qui dorment encore sous la mer du Nord

Si les 500 tonnes annuelles donnent déjà le vertige, elles ne représentent qu’une fraction d’un stock bien plus vaste. Selon les registres de la North Sea Transition Authority, qui recense l’ensemble des pipelines et ombilicaux installés au fil des décennies, plus de 120 000 tonnes métriques de plastique resteraient potentiellement présentes dans l’environnement marin, disséminées le long de ces infrastructures abandonnées après démantèlement.

Ce chiffre donne une tout autre dimension au phénomène. Il ne s’agit plus seulement d’une fuite ponctuelle ou localisée, mais d’un véritable réservoir de pollution potentielle, disséminé sur des centaines de kilomètres de fond marin. Les auteurs de ces travaux insistent sur un point essentiel : cette source de pollution reste largement sous-estimée, et pourrait déjà affecter la vie marine sans que l’on en mesure encore pleinement les conséquences.

Ce que révèle cette histoire de tuyaux oubliés, c’est surtout la difficulté à mesurer les conséquences à très long terme de nos infrastructures industrielles. Ce qui a été installé, exploité puis délaissé sans trop de questions il y a plusieurs décennies continue aujourd’hui de produire des effets bien réels, loin des yeux mais toujours sous la surface de la mer du Nord. Reste à savoir si cette prise de conscience débouchera sur de nouvelles pratiques de démantèlement, plus respectueuses des écosystèmes marins, ou si ces tuyaux continueront simplement de se désagréger en silence pour encore de longues années.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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