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La Norvège a une adresse internet réservée à un rocher de 49 km² où ne vit personne : aucun site au monde n’a le droit de s’y installer

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Un bout de glace perdu dans l’Atlantique Sud, sans âme qui vive, possède pourtant sa propre extension internet. Impossible d’y créer un site, une adresse mail ou le moindre nom de domaine. La Norvège verrouille ce territoire numérique depuis près de trois décennies, et personne n’a jamais réussi à y poser une seule page web.

À retenir

  • L'île Bouvet, territoire norvégien volcanique de 49 km² sans habitant permanent, possède sa propre extension internet .bv depuis 1997
  • Gérée par Norid, cette extension n'a jamais été ouverte à l'enregistrement de noms de domaine, tout comme le .sj attribué au Svalbard et à l'île Jan Mayen
  • Une tentative de négociation avec les Pays-Bas en 2014 pour exploiter le sigle BV (équivalent néerlandais de SARL) n'a jamais abouti à une ouverture effective du domaine

Pourquoi un rocher isolé mériterait-il son propre coin d’internet ? La question paraît absurde, et pourtant la réponse existe bel et bien dans les registres officiels. Direction l’île Bouvet, un confetti volcanique recouvert à 89 % de glace, posé à des milliers de kilomètres de toute terre habitée. Ce territoire norvégien n’abrite aucun habitant permanent, aucune infrastructure civile, rien d’autre que des manchots et des otaries. Et malgré cela, il dispose d’une extension internet bien à lui : le .bv.

Un domaine internet pour 49 km² de glace et zéro habitant

L’île Bouvet, Bouvetøya en norvégien, s’étend sur environ 49 kilomètres carrés au beau milieu de l’Atlantique Sud. On la considère souvent comme l’un des endroits les plus isolés de la planète, coincée entre l’Afrique du Sud et l’Antarctique, loin de toute route maritime régulière. Aucune population n’y réside, aucune activité économique ne s’y déroule, et les visites se comptent sur les doigts d’une main chaque décennie.

Comme beaucoup de territoires du globe, cette île possède pourtant son propre code internet de deux lettres, hérité du découpage mondial des extensions nationales. Ce sigle, le .bv, figure officiellement dans les bases de données internationales qui attribuent une adresse numérique à chaque pays ou territoire reconnu. Sur le papier, rien ne distingue cette extension d’un .fr ou d’un .de.

Sauf que dans les faits, le .bv reste une coquille complètement vide. Aucun site, aucune messagerie, aucune structure numérique ne peut s’y accrocher. Le domaine existe, il est bien réel dans les registres mondiaux, mais il demeure totalement inaccessible au public comme aux entreprises. Un vide numérique total, calqué sur le vide humain de l’île elle-même.

.Bv, le frère caché de .sj : deux extensions norvégiennes qui n’accueillent aucun site

Le .bv n’est pas un cas isolé dans l’arsenal numérique norvégien. Il possède un cousin presque jumeau : le .sj, attribué au Svalbard et à l’île Jan Mayen, ces terres arctiques situées bien au nord du cercle polaire. Même principe, même verrouillage total, même absence de site accessible en ligne.

C’est l’organisme Norid, basé à Trondheim, qui gère ces trois extensions nationales norvégiennes : le .no, celui du pays lui-même, puis ces deux cas particuliers que sont le .sj et le .bv. Seul le .no reste réellement ouvert aux enregistrements classiques, celui que l’on croise sur les sites institutionnels ou commerciaux norvégiens.

Norid le précise noir sur blanc : ni le .sj ni le .bv n’ont jamais été ouverts à l’enregistrement de noms de domaine. Autrement dit, ces deux extensions existent administrativement, sont reconnues au niveau international, mais restent gelées depuis leur création, un peu à l’image des paysages qu’elles représentent.

Pourquoi Norid garde ces adresses verrouillées depuis 1997

Norid gère le domaine .bv depuis 1997, une attribution ancienne qui remonte donc à l’aube commerciale d’internet. Depuis cette date, la position de l’organisme n’a jamais bougé d’un pouce : aucune cession, aucune vente, aucune ouverture publique de ce territoire numérique. Norid affirme clairement qu’un changement de politique nécessiterait une évaluation complète et une analyse approfondie des conséquences, un processus qu’elle n’a visiblement jamais jugé utile de lancer.

Pourtant, l’idée d’exploiter commercialement ce sigle a bien traversé les couloirs de Trondheim. En septembre 2014, Norid a annoncé des négociations avec le registre néerlandais SIDN pour tenter d’ouvrir le .bv sur le marché des Pays-Bas. L’intérêt tenait à un simple jeu de lettres : aux Pays-Bas, le sigle BV désigne la forme courante de société à responsabilité limitée, l’équivalent de notre SARL française. Un sigle juridique omniprésent dans le paysage des entreprises néerlandaises, qui aurait pu donner une seconde vie commerciale à cette extension gelée.

Hilde M. Thunem, qui dirigeait alors UNINETT Norid AS, exprimait toutefois une réserve claire sur ce projet. Elle redoutait de voir le .bv se transformer en simple domaine d’enregistrements défensifs, c’est-à-dire des réservations purement stratégiques de la part d’entreprises néerlandaises, sans aucun usage réel derrière. De son côté, Roelof Meijer, directeur général de SIDN, évoquait plutôt de nouvelles opportunités commerciales à construire aux côtés du .nl, l’extension nationale néerlandaise. Ce rapprochement n’a toutefois jamais débouché sur une ouverture effective du domaine, qui reste aujourd’hui aussi verrouillé qu’à sa création.

Depuis 2021, la propriété de Norid appartient au ministère norvégien de la Numérisation et de l’Administration publique, après plus de vingt-cinq ans passés au sein du groupe Uninett. L’organisme emploie une vingtaine de salariés et affichait un chiffre d’affaires de 56,4 millions de couronnes norvégiennes en 2023, de quoi assurer une gestion sérieuse et continue de ces extensions, même les plus confidentielles.

Cette prudence norvégienne rappelle d’ailleurs un enjeu plus large qui agite régulièrement le monde des noms de domaine géographiques. L’ICANN a publié en novembre 2024 un billet consacré aux conséquences du transfert de souveraineté de l’archipel des Chagos vers Maurice sur l’extension .io, très prisée des start-up technologiques. Un exemple qui montre à quel point ces petits codes de deux lettres, hérités de territoires parfois minuscules ou isolés, peuvent devenir des enjeux géopolitiques et économiques bien réels, loin de leur origine purement administrative.

Au final, le .bv reste un symbole assez savoureux de la bureaucratie numérique mondiale. Un sigle attribué dès 1997, géré avec rigueur par Norid à Trondheim, et qui continue de protéger un territoire sans âme qui vive d’une invasion de sites web qu’il n’aura probablement jamais. Comme son cousin le .sj du Svalbard, il demeure une adresse fantôme, verrouillée par choix, sur une île que presque personne ne visitera jamais.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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