D’un côté, une promesse gravée dans la loi depuis une décennie. De l’autre, une réalité qui ne bouge presque pas, année après année. Entre les deux, un chiffre qui donne le vertige : 142 kilos. C’est le poids de nourriture que chaque Français jette en moyenne chaque année, soit à peu près l’équivalent de deux personnes adultes transformées en déchets alimentaires. Alors que la rentrée s’installe et que les rayons des supermarchés se remplissent à nouveau pour l’automne, l’heure est justement au bilan d’un objectif que la France s’était fixé il y a bien longtemps : diviser ce gaspillage par deux d’ici 2025. Le compte à rebours est terminé, et le résultat n’est clairement pas celui espéré.
À retenir
- En 2023, chaque Français a jeté 142 kg de nourriture, dépassant la moyenne européenne de 130 kg.
- La France n'a pas atteint l'objectif de la loi AGEC visant à réduire de 50 % le gaspillage alimentaire entre 2015 et 2025.
- L'Union européenne fixe désormais un nouvel objectif de réduction de 30 % des déchets alimentaires d'ici 2030.
142 kilos par an : le poids accablant du gaspillage alimentaire français
Pour bien saisir l’ampleur du problème, il faut se pencher sur les chiffres les plus récents disponibles. En 2023, la France a produit 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires, ce qui correspond à ces fameux 142 kilos par habitant. Un chiffre à relativiser puisqu’une partie, environ 5,9 millions de tonnes, concerne des éléments non comestibles comme les épluchures ou les os, qui ne sont pas assimilés à du gaspillage à proprement parler. Il n’empêche : la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, estimée à 130 kilos par personne.
Ce gaspillage n’est pas qu’une question de portefeuille ou de morale. Il pèse aussi lourdement sur le climat. Les émissions liées à la nourriture jetée représentent en effet 4,2 % de l’ensemble des émissions nationales françaises, un chiffre équivalent à celui de secteurs industriels entiers. Produire, transporter, stocker puis finalement jeter de la nourriture revient à consommer des ressources précieuses pour rien, un non-sens écologique que la France avait justement l’ambition de corriger.
2025, l’année où la France devait tenir sa promesse
Le pari remonte à plusieurs années en arrière. Dès 2016, la fameuse loi Garot avait posé les premières pierres en interdisant aux supermarchés de jeter des produits encore consommables, les obligeant à les donner à des associations. Cet engagement avait ensuite été renforcé par la loi AGEC de 2020, qui fixait un objectif clair : réduire de moitié le gaspillage alimentaire dans la distribution et la restauration collective entre 2015 et 2025. Un second cap, tout aussi ambitieux, vise désormais 2030 pour la consommation, la production, la transformation et la restauration commerciale.
Sur le papier, l’ambition était louable et cohérente avec les enjeux climatiques du moment. Mais dix ans plus tard, le constat est sans appel : la France n’a pas atteint cet objectif de réduction de 50 %. Le Baromètre Anti-Gaspillage 2025 le confirme sans ambiguïté, les progrès réalisés restent bien en deçà des promesses initiales, malgré une prise de conscience réelle chez de nombreux acteurs du secteur.
Pourquoi l’objectif s’est effondré en cours de route
Les raisons de cet échec ne relèvent pas d’un simple manque de volonté. D’après les données disponibles, 29 % des grandes et moyennes surfaces déclarent encore jeter plusieurs fois par semaine des denrées pourtant consommables, dont 4 % le font même quotidiennement. Plus largement, 69 % des grandes surfaces jettent toujours des produits alimentaires en bon état, et un tiers des magasins spécialisés ne valorise même pas leurs invendus non alimentaires. Des chiffres qui contrastent violemment avec les intentions affichées, puisque 90 % des entreprises se disent convaincues de leur rôle dans la lutte contre le dérèglement climatique.
Entre les intentions et les actes, plusieurs freins concrets se dressent. La logistique reste souvent trop complexe pour organiser efficacement des dons ou des reventes à prix réduits. La méconnaissance des lois en vigueur joue également un rôle, certaines enseignes ignorant simplement leurs obligations. Enfin, un doute persistant sur la rentabilité des démarches anti-gaspillage freine encore de nombreuses initiatives, alors même que le gain écologique, lui, ne fait aucun doute.
Ce que révèle cet échec sur nos habitudes alimentaires
Au-delà des statistiques, cet échec collectif interroge nos priorités. Il est frappant de constater que certaines sommes d’argent public trouvent facilement une destination, même contestable, alors que des besoins essentiels restent insatisfaits. Un exemple récent illustre bien ce paradoxe : environ 16 millions d’euros ont été dépensés via le Pass Culture pour financer des escape games qui n’étaient pourtant pas éligibles au dispositif. Or, il s’agit précisément du montant que les associations alimentaires réclament pour répondre aux besoins des banques alimentaires françaises. Un rapprochement qui donne matière à réflexion sur nos arbitrages collectifs.
Face à ce constat, l’Union européenne a décidé de reprendre la main. Une directive entrée en vigueur cet automne fixe un nouvel horizon commun : réduire de 30 % les déchets alimentaires dans les commerces, restaurants et ménages d’ici 2030, avec des objectifs spécifiques de 10 % pour la transformation et de 30 % pour la consommation. Reste à savoir si cette nouvelle échéance connaîtra un sort différent de celle de 2025, ou si la France retombera dans les mêmes travers, entre bonnes intentions affichées et habitudes tenaces difficiles à changer.
Ce rendez-vous manqué avec 2025 n’est peut-être pas une fatalité, mais plutôt un signal d’alarme utile. Il rappelle que la lutte contre le gaspillage alimentaire ne se joue pas uniquement dans les textes de loi, mais bien dans les rayons des supermarchés, les cuisines des restaurants et, in fine, dans nos propres réfrigérateurs. Alors que la nouvelle échéance de 2030 se profile déjà, une question mérite d’être posée : que sommes-nous vraiment prêts à changer dans nos habitudes pour ne pas revivre le même échec ?


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