À des kilomètres à la ronde, aucun panache blanc ne s’échappe plus de son sommet. La silhouette reste pourtant intacte, plantée au milieu des champs comme un phare sans lumière, un totem de béton que le temps semble avoir oublié de faire tomber. Ce n’est pas une image isolée : plusieurs centrales arrêtées en France et en Europe conservent ainsi leurs tours de refroidissement pendant des années, parfois plus d’une décennie, avant qu’une décision de démolition ne soit prise.
Le cas de l’usine Eurodif, sur le site nucléaire du Tricastin dans la Drôme, illustre bien ce phénomène d’attente prolongée. Le site nucléaire du Tricastin va être démantelé, à l’arrêt depuis 2012, l’usine et les deux tours qui permettaient son refroidissement vont disparaître. Treize ans se sont écoulés entre l’arrêt de l’installation et le lancement effectif des travaux de démolition. Un délai qui n’a rien d’exceptionnel : entre les procédures administratives, les études de sûreté et le montage financier, ces géants de béton peuvent rester debout bien après avoir cessé toute activité.
À retenir
- Pourquoi ces tours résistent-elles si longtemps à l’érosion et aux intempéries ?
- Treize ans d’attente : le vrai coût caché du démantèlement nucléaire
- Une masse de 170 mètres qui disparaît en quelques secondes… ou des mois de travail
Sommaire
- Une forme pensée pour tenir debout avec presque rien
- Pourquoi personne ne se presse pour les abattre
- Quand tout bascule en quelques secondes
Une forme pensée pour tenir debout avec presque rien
Ce qui frappe d’abord, c’est la minceur apparente de la paroi comparée à la hauteur vertigineuse de l’ouvrage. La réponse tient dans la géométrie : ces tours adoptent presque toujours la forme d’un hyperboloïde de révolution, une courbe en double courbure qui répartit les contraintes mécaniques sur toute la structure. Cette architecture, dite hyperboloïde, a été choisie pour assurer la rigidité de la structure et permet en outre de lui fournir une meilleure résistance mécanique pour faire face à la pression des vents. Une idée reçue circule souvent à leur sujet : on croit parfois que cette forme vise à exploiter un effet Venturi pour accélérer le tirage d’air. Contrairement à une idée largement répandue, la forme de la tour n’a pas pour but de tirer parti de l’effet Venturi — elle sert avant tout à encaisser les rafales sans se déformer.
Cette prouesse structurelle a un prix en centimètres, pas en tonnes. Les études d’ingénierie sur ces ouvrages précisent que la paroi de la coque devrait être d’une épaisseur qui va permettre deux nappes d’armatures dans les deux directions perpendiculaires avec un enrobage minimum de 3 cm, et ne doit pas être inférieure à 16 cm. Seize centimètres de béton armé pour porter une masse qui culmine parfois à plus de 170 mètres de haut : en France, leur hauteur peut atteindre 178,5 m, comme à la centrale nucléaire de Golfech. C’est cette même finesse de paroi, paradoxalement, qui rend la structure si difficile à raser proprement une fois qu’elle ne sert plus à rien.
Pourquoi personne ne se presse pour les abattre
Démolir une tour de cette taille ne s’improvise pas. La complexité ne vient pas seulement de la hauteur, mais aussi de la nature composite du chantier : béton, ferraillage dense, parfois amiante ou peintures au plomb à traiter avant toute intervention. Le processus implique souvent la manipulation de matières dangereuses, telles que l’amiante ou les peintures à base de plomb, qui doivent être éliminées correctement. Résultat : les études techniques s’étalent sur des mois, parfois des années, avant qu’une seule pelleteuse n’approche du site.
Le dossier du Tricastin donne une idée concrète de cette lenteur administrative. Le dossier de l’exploitant ne présentait pas à l’époque de manière suffisamment précise les modalités techniques du démantèlement des deux tours, si bien que l’exploitant a dû transmettre une demande d’accord formelle, associée à un dossier technique décrivant l’opération et ses enjeux en matière de sûreté et d’environnement. Autant dire que chaque tonne de gravats promise au sol doit d’abord être validée sur le papier. Une fois le champignon de béton condamné, l’ampleur du chantier se mesure aussi en volume : pour les deux tours du Tricastin, quelque 25 000 mètres cubes de matériaux seront mis à terre, le fer et le béton étant recyclés, notamment en matériaux pour des travaux routiers.
Quand tout bascule en quelques secondes
Deux techniques s’affrontent au moment de passer à l’acte. La première, plus lente mais plus maîtrisée, consiste à grignoter la tour depuis son sommet à l’aide d’une pince hydraulique montée sur une grue installée en son centre. La seconde, plus spectaculaire, mise tout sur l’explosif. Cette méthode consiste à placer stratégiquement des explosifs dans la structure pour la faire tomber de manière contrôlée, les charges étant soigneusement calculées et placées par des experts pour assurer la sécurité des structures environnantes.
Ce choix n’est jamais anodin : il dépend de la proximité d’installations sensibles. Pour les tours de l’usine Eurodif, jugées trop proches d’une centrale nucléaire encore active, la technique du grignotage a été préférée à celle du foudroyage avec un explosif pour préserver la centrale nucléaire et l’usine d’enrichissement de l’uranium à proximité. Ailleurs, quand l’environnement le permet, l’explosif reste la solution privilégiée : quelques secondes suffisent alors à effacer ce qui a mis des mois à être préparé et des décennies à rester debout, transformant en un souffle de poussière une masse de béton qui dominait le paysage depuis l’époque où elle crachait encore sa vapeur.
Reste un détail que peu de riverains connaissent : tant qu’elles tiennent debout sans être entretenues, ces tours humides peuvent devenir des foyers à risque sanitaire. Les tours aéroréfrigérantes sont souvent à l’origine des épidémies de légionellose, une TAR à voie humide présentant des caractéristiques favorables à la prolifération puis à la dissémination par les aérosols des Legionella dans l’atmosphère. De quoi rappeler qu’un colosse silencieux n’est jamais totalement inoffensif, même quand il ne fume plus depuis longtemps.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | reglementation-controle.asnr.fr


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