Trois cent vingt et un mètres de coque à propulsion nucléaire, une capacité prévue de 70 appareils, quatre réacteurs KN-3 capables de tenir la mer pendant vingt à vingt-cinq ans sans ravitaillement. Sur le papier, l’Oulianovsk devait être le premier vrai porte-avions océanique soviétique, l’équivalent russe d’un Nimitz américain. Dans les faits, ce géant n’a jamais touché l’eau. Il a été découpé au chalumeau sur sa cale de lancement, à peine deux ans après le début de sa construction, victime d’un effondrement politique bien plus radical que n’importe quelle avarie technique.
À retenir
- Un supercalculateur de 321 mètres conçu pour rivaliser avec l’US Navy n’a jamais quitté sa cale de lancement
- Après seulement 4 années de construction, le chantier s’est retrouvé en Ukraine indépendante, privé de financement soviétique
- En moins d’un an, l’Oulianovsk a été entièrement démantelé au chalumeau : une fin administrative, pas technique
Sommaire
- Un projet né pour rivaliser avec l’US Navy
- Ce qui a vraiment stoppé le chantier
- Une démolition express pour un chantier de géant
- Un traumatisme dont la Russie ne s’est jamais remise
Un projet né pour rivaliser avec l’US Navy
Tout commence le 25 novembre 1988, au chantier naval 444 de Nikolaïev, sur les bords de la mer Noire, dans l’actuelle Ukraine. La construction est lancée sur ce site, développement démarré en 1984, avec un arrêt des travaux à 40 % d’achèvement lors de l’éclatement de l’URSS, annulation formelle le 1er novembre 1991. Le navire devait initialement s’appeler Kremlin, un nom finalement abandonné au profit d’Oulianovsk, en hommage à la ville natale de Lénine. Son concept remonte à un projet plus ancien, l’Orel de 1975, resté lui aussi lettre morte sur les planches à dessin.
Contrairement au Kouznetsov, seul porte-avions russe encore en service aujourd’hui et limité à un tremplin de saut de ski pour faire décoller ses chasseurs, l’Oulianovsk devait embarquer deux catapultes à vapeur. Il aurait pu emporter une gamme complète d’avions, contrairement à l’Amiral Kouznetsov, qui ne pouvait lancer ses avions qu’au moyen d’un tremplin, avec une configuration très similaire aux porte-avions de l’US Navy tout en conservant la pratique soviétique d’ajouter des lanceurs de missiles anti-navires et surface-air. Le groupe aérien prévu donnait le vertige pour l’époque : des chasseurs Sukhoï Su-33 et MiG-29K, des avions de guet aérien Yakovlev Yak-44 et une flotte d’hélicoptères Kamov Ka-27. De quoi transformer la marine soviétique, jusque-là cantonnée à des rôles côtiers, en véritable force hauturière capable de projeter sa puissance loin de ses bases.
Ce qui a vraiment stoppé le chantier
Aucune explosion, aucun incendie, aucun affrontement naval n’a eu raison de l’Oulianovsk. La cause est purement administrative et financière, presque banale comparée à l’ambition du projet. Quand l’union s’est dissoute, le chantier se trouvait sur le territoire de l’Ukraine devenue indépendante, l’État qui avait financé le navire n’existait plus, et les chaînes d’approvisionnement traversaient désormais de nouvelles frontières. le porte-avions s’est retrouvé du mauvais côté d’une carte redessinée du jour au lendemain.
Le coup de grâce administratif tombe début février 1992. Conformément au décret n°69-R du 4 février 1992, signé par le premier vice-Premier ministre ukrainien Kostyantyn Masyk, le démantèlement des structures de coque du navire a débuté le 5 février 1992. Le chantier naval, privé du soutien financier et matériel de l’ex-ministère soviétique de la Défense, n’avait tout simplement plus les moyens de continuer. Un rapport industriel de l’époque évoquait la situation financière catastrophique du chantier naval de la mer Noire après l’arrêt du financement et du soutien matériel de l’ex-ministère soviétique de la Défense. Ironie du sort : les quatre réacteurs nucléaires qui devaient propulser le monstre d’acier n’étaient même jamais arrivés sur site au moment de l’annulation.
Le taux d’avancement exact reste débattu selon les sources, entre 20 et 45 %, la fourchette la plus communément citée se situant autour de 40 %. À ce moment-là, la construction était achevée à environ 45 %, et la mise à la ferraille a commencé en février 1992 ; le métal préparé pour la construction du second navire de cette classe a lui aussi été détruit. Ce sistership, désigné Projet 1143.8, n’aura donc jamais existé, même sous forme de tôles découpées en stock.
Une démolition express pour un chantier de géant
La rapidité de la fin contraste violemment avec la lenteur des ambitions initiales. Le navire, dont le lancement à flot était espéré pour 1995, a été rayé des registres militaires le 1er novembre 1991, puis physiquement effacé du paysage industriel en quelques mois. Le 29 octobre 1992, la cale de lancement était libérée, et le navire (commande 107) avait cessé d’exister. Moins d’un an aura suffi pour transformer un supercarrier en ferraille recyclée, alors qu’il avait fallu des décennies de réflexions stratégiques et de bureaux d’études pour en arriver à la pose de la quille.
Le sort de l’Oulianovsk tranche avec celui de son cousin conventionnel, le Varyag, mis sur cale au même endroit quelques années plus tôt. Terminé à 70 % et déjà à flot au moment de la dissolution soviétique, il a échappé au même sort mais la Russie étant à l’époque incapable financièrement de le terminer, il fut finalement acquis en 2000 par la Chine, officiellement pour être transformé en casino flottant, avant d’être achevé à Dalian pour devenir en 2012 le premier porte-avions chinois. L’Oulianovsk, lui, n’avait pas cette chance : trop inachevé, trop lourd, trop cher à finir, et surtout amarré à un chantier ukrainien qui n’avait aucune raison de financer un rêve de puissance navale russe.
Un traumatisme dont la Russie ne s’est jamais remise
Plus de trente ans après le découpage de sa coque, la marine russe n’a toujours pas relancé un programme de porte-avions à propulsion nucléaire. L’Amiral Kouznetsov, unique bâtiment de ce type encore aligné, cumule les pannes en cale sèche depuis près d’une décennie et une partie de son équipage a même été redéployée comme troupes terrestres pendant le conflit en Ukraine, faute d’effectifs disponibles ailleurs. L’histoire de l’Oulianovsk illustre à quel point la puissance militaire dépend moins de l’ingénierie que de la stabilité politique et budgétaire qui la porte. Un chantier naval, aussi avancé soit-il, ne survit jamais à la disparition de l’État qui le finance.
Sources : laroyale-modelisme.net | 19fortyfive.com


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