Baïes, sur la rive nord du golfe de Naples, n’a pas été rayée de la carte par une tempête ni par un raz-de-marée. Sa partie basse a simplement glissé, centimètre par centimètre, sous la surface de la mer Tyrrhénienne, emportant avec elle les thermes où se baignaient César, Auguste et Néron. Aujourd’hui, ces vestiges reposent entre 3 et 13 mètres de profondeur selon les zones, un basculement lent qui s’est joué sur près de deux millénaires sans qu’aucune vague n’ait eu besoin d’y toucher.
À retenir
- Une ville romaine entière s’est enfoncée sous la mer sans qu’aucune tempête n’intervienne
- Le bradyséisme : quand la croûte terrestre joue au yo-yo avec les vestiges de l’Antiquité
- Ce phénomène géologique a paradoxalement mieux préservé Baïes que toute autre cité romaine
Sommaire
- Le rendez-vous mondain des empereurs romains
- Le bradyséisme, quand le sol avale la ville sans la briser
- Un musée à ciel ouvert, sous l’eau
Le rendez-vous mondain des empereurs romains
Dès le IIe siècle avant notre ère, les sources sulfureuses de Baïes attirent l’élite romaine. Ses eaux riches en soufre séduisent politiciens, généraux et empereurs, parmi lesquels Jules César, Auguste et Néron. La ville devient si célèbre pour ses excès qu’on la surnomme aujourd’hui le « Las Vegas de l’Empire romain » : une réputation d’hédonisme insouciant si notoire qu’elle a valu à la ville ce surnom, avec une longue lignée d’empereurs, dont Jules César, Auguste et Néron, qui y possédaient des villas. Sa notoriété balnéaire dépassait même celle de ses voisines plus célèbres aujourd’hui : sa réputation de destination de loisirs et de thermalisme surpassait même celle de Pompéi ou Herculanum.
Les riches Romains ne venaient pas seulement pour l’eau chaude. Cicéron lui-même y aurait possédé une villa avec ses propres thermes, un site tout juste identifié par les archéologues sous-marins. Les fouilles menées dans le parc archéologique submergé ont révélé un sol en mosaïque exceptionnellement conservé, encore soutenu par le système de chauffage antique : un système de suspensurae qui permettait à l’air chaud de circuler sous les sols et à travers des conduits muraux, une prouesse d’ingénierie qui tenait déjà tête aux hivers napolitains il y a deux mille ans.
Le bradyséisme, quand le sol avale la ville sans la briser
Le phénomène responsable de cet engloutissement porte un nom : le bradyséisme. Il s’agit d’un mouvement du sol propre aux zones volcaniques comme les Champs Phlégréens, où la croûte terrestre monte ou descend selon les variations d’une chambre magmatique proche de la surface. Ce phénomène consiste en une élévation (bradyséisme positif) ou un abaissement (bradyséisme négatif) du niveau du sol, relativement lent à l’échelle humaine mais très rapide à l’échelle géologique, et ces mouvements peuvent se répéter de façon cyclique sur des siècles. Résultat : la bande côtière antique s’est affaissée, entraînant la submersion de tous les bâtiments qui y avaient été construits.
Ce basculement n’a rien d’un cataclysme spectaculaire. C’est justement ce qui a permis aux structures de survivre intactes plutôt que d’être pulvérisées par la houle. Le mouvement du magma dans le sous-sol a fait sombrer progressivement la moitié inférieure de Baïes sous la mer entre le IIIe et le XVIe siècle. Les secousses sismiques et l’activité volcanique ont ensuite scellé le sort de la ville : son déclin définitif a été causé par des tremblements de terre et une activité volcanique qui, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, ont fait sombrer une grande partie de la cité sous la mer. Le nymphée de Claude, salle de banquet impériale ornée de statues, illustre bien cette lenteur du naufrage : il repose aujourd’hui à environ cinq mètres de fond, près de la Punta Epitaffio, ses colonnes encore debout, ses mosaïques encore lisibles.
Certains propriétaires antiques avaient bien senti le danger venir. Sur un site thermal du parc, on a retrouvé des colonnes couchées volontairement, utilisées comme un rempart de fortune contre la montée des eaux. Face au bradyséisme et à la montée du niveau de la mer, les propriétaires des thermes avaient visiblement tenté de protéger les bâtiments par tous les moyens, mais la lutte contre les volcans s’est révélée vaine. Une résistance touchante, et vouée à l’échec dès le départ : on ne négocie pas avec une chambre magmatique.
Un musée à ciel ouvert, sous l’eau
Depuis 2002, ce naufrage silencieux est devenu une attraction à part entière. La zone a été classée aire marine protégée par décret conjoint du Ministre de l’Environnement et de la Protection du Territoire et de celui des Biens et Activités culturelles, représentant avec le parc submergé de Gaiola un exemple unique en Méditerranée de protection archéologique et naturaliste sous-marine. On y accède en plongée, en palmes-masque-tuba, ou sans se mouiller du tout grâce aux bateaux à fond transparent qui glissent au-dessus des rues pavées et des statues englouties.
Le site continue de livrer ses secrets. En 2025, les archéologues ont achevé l’excavation d’un complexe thermal exceptionnellement préservé, potentiellement lié à la villa de Cicéron, situé à trois mètres de profondeur dans le Portus Iulius. Les travaux sur ce laconicum, une étuve romaine, doivent reprendre à l’automne, avec un nettoyage du sol en mosaïque partiellement recouvert de concrétions de mortier et la préservation de traces de peintures murales ayant survécu des siècles sous l’eau. Preuve que la mer, loin d’avoir détruit Baïes, l’a plutôt figée dans une capsule temporelle salée.
Le paradoxe mérite d’être souligné : c’est justement l’eau qui a protégé ce que les hommes n’ont pas su préserver ailleurs. Pompéi a été carbonisée en quelques heures par le Vésuve ; Baïes, elle, s’est enfoncée sur des siècles, assez lentement pour que ses mosaïques gardent leurs couleurs et ses colonnes leur inclinaison d’origine. Aujourd’hui encore, le sol des Champs Phlégréens continue de bouger, et personne ne peut dire avec certitude si la prochaine poussée de bradyséisme fera remonter Baïes ou l’enfoncera un peu plus.


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