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On pensait qu’un bateau en cuir ne pourrait jamais traverser l’Atlantique Nord : en 1977, 49 peaux de bœuf cousues au lin ont touché Terre-Neuve après 7 200 km

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Un curragh en cuir, cousu à la main, a bel et bien traversé l’Atlantique Nord, contre toute attente. En juin 1977, l’écrivain et explorateur britannique Tim Severin a posé le pied à Terre-Neuve après avoir quitté l’Irlande treize mois plus tôt, à bord d’un bateau fait de 49 peaux de bœuf tannées cousues sur une armature de bois. La démonstration n’était pas un coup de folie gratuit : elle visait à vérifier si un récit médiéval irlandais, longtemps rangé au rayon des légendes, pouvait décrire un voyage réellement accompli.

À retenir

  • Un curragh en cuir de 11 mètres a traversé l’Atlantique Nord en 1977, parcourant 7 200 kilomètres en treize mois
  • Le bateau était construit avec 49 peaux de bœuf, du bois irlandais et 3 kilomètres de lanière de cuir, sans clou ni matériau moderne
  • La graisse de laine rendait le cuir imperméable et flexible, permettant à la coque d’encaisser les creux sans se fissurer
  • L’expédition a prouvé que les moines irlandais du VIe siècle disposaient de la technologie nécessaire pour naviguer vers l’Amérique du Nord

Sommaire

  1. Un texte du haut Moyen Âge pris au pied de la lettre
  2. Quarante-neuf peaux de bœuf pour tenir la mer
  3. De Brandon Creek à Terre-Neuve, par les îles
  4. Ce que la traversée prouve, et ce qu’elle ne prouve pas

Un texte du haut Moyen Âge pris au pied de la lettre

Tout part d’un manuscrit latin, la Navigatio Sancti Brendani Abbatis, qui raconte comment le moine Brendan, parti d’Irlande au VIe siècle avec dix-sept compagnons, aurait navigué sept années durant à la recherche d’une « Terre promise des saints » à l’ouest de l’océan. Brendan est surtout connu pour ce récit de sa quête de « la Terre de promission des saints », que les lecteurs situaient quelque part dans l’Atlantique occidental. Les historiens n’ont jamais tranché entre poème spirituel et carnet de bord déguisé.

Tim Severin a choisi une méthode radicale pour trancher le débat : reconstruire le bateau à l’identique et refaire la traversée. Reconstituer un curragh océanique du VIe siècle exigeait de concevoir le bateau lui-même à partir d’une expertise en architecture navale et d’une seule illustration figurant dans un manuscrit médiéval, puis de retrouver le cuir, la graisse et le fil adaptés. Rien n’existait en kit. Il a fallu redécouvrir des savoir-faire perdus depuis des siècles.

Quarante-neuf peaux de bœuf pour tenir la mer

Le résultat de ce travail s’appelle le Brendan, un bateau de 11 mètres à deux mâts. Construit à la main avec des outils traditionnels, ce bateau de 11 mètres à deux mâts était fait de frêne et de chêne irlandais, assemblé avec près de 3 kilomètres de lanière de cuir, recouvert de 49 peaux de bœuf tannées de manière traditionnelle, et scellé à la graisse de laine. Aucun clou, aucune résine moderne : uniquement des matériaux que des artisans du haut Moyen Âge auraient pu réunir.

Le cuir inquiétait pourtant l’équipe avant le départ. De nos jours, une toile est tendue sur l’armature en bois, mais la Navigatio décrit un bateau recouvert de peau de bœuf, et les premiers essais montraient que le cuir se dégraderait rapidement dans l’eau de mer. La graisse de laine a réglé le problème : imperméable et souple, elle a laissé la coque encaisser les creux sans se fissurer.

La solidité de l’ensemble a surpris tout le monde. La combinaison du design médiéval et des matériaux naturels a rendu le bateau extrêmement résistant : même lors des essais en mer avant le départ d’Irlande, les tentatives délibérées de le faire chavirer se sont révélées extraordinairement difficiles. Un bateau de cuir, plus stable qu’un dériveur moderne. L’idée paraissait absurde avant l’épreuve des faits.

De Brandon Creek à Terre-Neuve, par les îles

Le 17 mai 1976, Severin et son équipage ont quitté la péninsule de Dingle, dans le comté de Kerry, précisément depuis Brandon Creek, le lieu même d’où la tradition fait partir saint Brendan. La route suivait ce que les historiens appellent la « route des tremplins » : Hébrides, Féroé, Islande, puis Groenland avant le grand saut final vers l’Amérique. Un hivernage forcé en Islande a coupé l’expédition en deux saisons de navigation.

Sept mille deux cents kilomètres. C’est la distance parcourue au total.

Après plus de treize mois de navigation, l’équipage a parcouru 7 200 kilomètres avant d’arriver au Canada le 26 juin 1977, débarquant sur l’île Peckford, à Terre-Neuve-et-Labrador, avant d’être remorqué jusqu’à Musgrave Harbour par les garde-côtes canadiens. Dans de bonnes conditions de vent, le curragh savait aussi accélérer : quand les conditions étaient favorables, la meilleure distance parcourue en 24 heures atteignait 115 milles, soit plus de 200 kilomètres pour un bateau sans moteur ni quille.

Ce que la traversée prouve, et ce qu’elle ne prouve pas

Severin lui-même a toujours été prudent sur la portée de son exploit. À son retour, il a résumé la chose sans détour aux journalistes : « nous avons prouvé qu’un bateau en cuir peut traverser l’Atlantique Nord par une route que peu de plaisanciers modernes oseraient tenter ». Une phrase qui pèse ses mots : il parle de possibilité technique, jamais de certitude historique.

La nuance compte. La traversée du Brendan ne démontre pas que saint Brendan a réellement rejoint l’Amérique au VIe siècle, seulement que des moines irlandais de cette époque disposaient de la technologie nécessaire pour tenter le voyage. L’épopée du grand curragh avait prouvé, selon les mots mêmes de Tim Severin, qu’il s’agissait d' »un véritable navire hauturier, et qu’il n’existait plus d’objection pratique à l’idée que des moines irlandais aient pu naviguer sur leurs bateaux de cuir jusqu’en Amérique du Nord avant les Vikings, et bien avant Christophe Colomb ». L’expédition a été racontée en détail dans un livre devenu best-seller international, publié en 1978 sous le titre The Brendan Voyage.

Reste une question que même les archéologues n’ont jamais close : combien d’autres traversées, jamais consignées nulle part, ont pu précéder ou suivre celle de Brendan ? Le curragh du VIe siècle ne laisse aucune trace archéologique, sa coque de peau se décomposant bien avant qu’un chercheur ne puisse l’exhumer. Ce que Severin a récupéré, ce n’est pas une preuve matérielle, mais une preuve d’usage : la certitude qu’un tel voyage entrait dans le domaine du possible, avec les moyens du bord d’un monastère irlandais du haut Moyen Âge.

Sources : heritage.nf.ca | oldsaltblog.com

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