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Sur les plages de Méditerranée s’entassent chaque hiver des feuilles brunes que les pelleteuses retirent sans voir ce qu’elles emportent avec elles

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Chaque automne, la posidonie perd ses feuilles brunes et les vagues les déposent en tas compacts sur le sable. On les appelle les banquettes. À l’approche de l’été, des pelleteuses les raclent pour dégager les plages destinées aux baigneurs, sans se douter qu’elles emportent avec elles une partie du sable lui-même.

La posidonie n’est pas une algue mais une plante à fleurs sous-marine, endémique de la Méditerranée. Ses feuilles mortes s’entassent sur le rivage en hiver, formant des matelas parfois épais de plusieurs dizaines de centimètres. Pour les collectivités littorales, ces amas ont longtemps eu une réputation d’encombrant nauséabond à évacuer avant la saison touristique.

À retenir

  • Les banquettes de posidonie retirent entre 78 et 93 kilogrammes de sable par mètre cube de feuilles évacuées
  • En Sardaigne, 106 180 mètres cubes de posidonie ont été enlevés en 2004, emportant aussi du sable essentiel
  • Ces feuilles mortes forment une barrière naturelle qui protège les plages de l’érosion côtière
  • L’érosion progressive des plages ne devient visible que plusieurs années après le retrait répété des banquettes

Sommaire

  1. Un sable invisible, piégé dans les feuilles mortes
  2. Une plage pauvre en sable, un test grandeur nature
  3. Le paradoxe des tas jugés sales
  4. Des alternatives existent, mais restent minoritaires

Un sable invisible, piégé dans les feuilles mortes

En Sardaigne, une équipe de chercheurs a voulu quantifier ce phénomène à l’échelle d’une île entière. Publiée en 2008 dans le Journal of Coastal Research, l’étude s’appuie sur un questionnaire envoyé en 2004 aux communes littorales et aux entreprises chargées du nettoyage des plages. Le retrait des banquettes de posidonie s’est révélé être une pratique répandue, appliquée sur 44 plages sur 116, avec un volume total retiré en 2004 estimé à 106 180 mètres cubes.

Des engins lourds étaient généralement utilisés pour retirer ces banquettes. Le problème, c’est que ce sable ne se voit pas à l’œil nu. Il est enchevêtré dans les rhizomes et les fibres des feuilles, mêlé aux sédiments que les vagues y déposent au fil des mois. Les chercheurs ont mesuré une concentration moyenne de 92,8 kilogrammes de sédiment par mètre cube de banquette. Rapporté à l’ensemble des plages étudiées, chaque site a ainsi perdu entre 0,5 et 1 725 mètres cubes de sable, purement et simplement emportés avec les tas de feuilles.

80 % de ce volume retiré a fini dans des décharges non autorisées.

Une plage pauvre en sable, un test grandeur nature

Quatorze ans plus tard, une autre équipe italienne a voulu affiner le calcul sur un cas précis : une plage déjà pauvre en apport sédimentaire, où chaque grain de sable compte davantage qu’ailleurs. L’étude, publiée en 2022 dans la revue Water, a suivi les dépôts de banquette sur un an, à travers cinq campagnes d’échantillonnage. Le sédiment contenu dans les structures de banquette variait de 0 à 339 kilogrammes par mètre cube.

En moyenne, la teneur en sédiment s’établissait à 78 kilogrammes par mètre cube. Les chercheurs ont ensuite simulé plusieurs scénarios de retrait, jusqu’à 5 000 mètres cubes de banquette évacués en une saison. Dans ce scénario de retrait de 5 000 mètres cubes, l’analyse de sensibilité montre une perte de sédiment allant de 0,31 % à 1,34 % du budget disponible. Un chiffre qui paraît modeste, isolé. Mais il s’agit d’une perte définitive, année après année, sur une plage qui ne reçoit quasiment aucun nouvel apport de sable pour compenser.

Les banquettes de posidonie sont souvent retirées de la plage par différentes méthodes, et lorsque ces accumulations atteignent des volumes importants, des engins lourds sont largement utilisés, provoquant une perte de sédiment significative par un retrait non sélectif. C’est cette accumulation, saison après saison, qui finit par se voir sur le terrain.

Le paradoxe des tas jugés sales

Voici le retournement que peu de vacanciers imaginent en enjambant ces monticules bruns : loin d’être un déchet, la banquette protège la plage qui la porte. Les feuilles entrelacées forment une sorte de rempart végétal qui amortit la force des vagues et limite l’érosion du trait de côte, un rôle que rappelle la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) de Provence-Alpes-Côte d’Azur dans ses recommandations aux gestionnaires du littoral.

Un cas similaire a été documenté ailleurs en Méditerranée. Sur l’île croate de Dugi Otok, le retrait répété des banquettes de la plage de Sakarun a coïncidé avec une érosion progressive du secteur sableux, qui a fini par disparaître en partie. Les résultats indiquent que le retrait continu de banquettes de posidonie chargées de sédiment peut provoquer un déficit dans le budget sédimentaire de la plage, dont les effets peuvent n’apparaître qu’après plusieurs années. Ce décalage temporel explique en partie pourquoi le lien entre ratissage et recul du sable reste si peu perçu par les élus locaux comme par les touristes.

En Catalogne, des chercheurs sont arrivés à des constats comparables en 2025, avec des teneurs en sédiment plus faibles mais un mécanisme identique : les autorités locales évacuent ces dépôts avec de la machinerie lourde, contribuant ainsi à fragiliser le littoral qu’elles cherchent pourtant à préserver pour l’été.

Des alternatives existent, mais restent minoritaires

Certaines communes méditerranéennes ont commencé à expérimenter des méthodes moins destructrices : déplacement saisonnier des banquettes plutôt qu’évacuation totale, tamisage pour restituer le sable sur place, ou simple tolérance des tas sur les portions de plage les moins fréquentées. Ces pratiques restent minoritaires face à l’attrait d’un sable immaculé pour les brochures touristiques.

Pour la France, aucune donnée chiffrée équivalente à celle recueillie en Sardaigne n’a été identifiée à ce jour à l’échelle nationale. La posidonie bénéficie d’un statut protégé en Méditerranée française, mais le ramassage de ses feuilles mortes sur les plages continue de se pratiquer sous certaines conditions fixées localement. Reste une question simple à se poser la prochaine fois qu’une pelleteuse nettoie une plage avant l’arrivée des touristes : et si le vrai problème n’était pas le tas de feuilles, mais la machine qui l’enlève ?

Sources : books.fupress.com | frontiersin.org

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