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Par Jonas Follonier
Publié le 06/08/2026 à 11h28, mis à jour le 06/08/2026 à 12h00
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FIGAROVOX/TRIBUNE - Commissions de recrutement à l’université, financements publics... La Suisse est elle aussi touchée par les obsessions identitaires nées aux États-Unis, alors même que son histoire n’a rien à voir avec la leur, déplore le journaliste et essayiste.
Jonas Follonier est journaliste. Rédacteur en chef de L’Agefi et fondateur du mensuel Le Regard Libre, il est l’auteur de La diffusion du wokisme en Suisse (Slatkine, octobre 2024).
«L’équipe compte-t-elle des membres issus de groupes de population sous-représentés (personnes de couleur, non hétérosexuelles, souffrant d’un handicap physique ou mental, au statut socio-économique défavorisé, issues de la migration ou autre) ? Des mesures spéciales sont-elles prises pour que des collaborateur.trices de groupes de population sous-représentés rejoignent l’équipe?» Tel est le type de questions auxquelles les producteurs de cinéma qui sollicitent un financement public en Suisse doivent répondre au sein d’un formulaire de deux pages portant sur la couleur de peau, le genre, l’orientation sexuelle ou encore la religion des membres de leurs équipes, ainsi que des personnages à l’écran.
Les politiques de diversité d’Hollywood, qui refont débat à l’occasion de l’adaptation de L’Odyssée au cinéma par Christopher Nolan, ne se sont pas arrêtées aux États-Unis ni en France. Ce petit pays fédéral, apaisé, plutôt libéral et plutôt conservateur qu’est la Suisse coche de nombreuses cases des obsessions identitaires américaines. Ainsi, à l’Université de Lausanne, les commissions de recrutement de professeurs suivent une formation obligatoire sur les stéréotypes de genre. Et peu importe que la Confédération helvétique n’ait pas connu de ségrégation des Noirs comme outre-Atlantique, le racisme y est aussi «structurel», selon un rapport adopté par le gouvernement suisse lui-même.
La diffusion du wokisme dans un pays beaucoup moins marqué que la France ou les États-Unis par les héritages de la colonisation ou de l’esclavage révèle le caractère profondément transposable de cette idéologie. Cette dernière se définit par la défense de trois thèses, relevées par le professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel Olivier Massin: des systèmes d’oppression se cachent partout dans nos sociétés; ces systèmes d’oppression définissent nos identités sociales; ils ne sont véritablement connus que des personnes qui s’en disent victimes.
Les conditions de l’objectivité n’étant plus réunies, pas surprenant que ces thèses puissent être soutenues dans des pays aux histoires très différentes.
Jonas FollonierQue de tels énoncés soient défendus par des universitaires de renom dans des centaines de travaux au sein de prétendues sciences est consternant, dans la mesure où leur forme infalsifiable les soustrait à toute mise à l’épreuve empirique. Toujours est-il que ce rejet de la recherche classique de la vérité est assumé. Les conditions de l’objectivité n’étant plus réunies, pas surprenant que ces thèses puissent être soutenues dans des pays aux histoires très différentes.
Au fond, tout irrationnel qu’il soit, le wokisme nous montre le danger qui réside dans un certain rationalisme. Cette école philosophique, qui place la raison humaine au centre de la connaissance, peut mener à la rationalisation de tout et n’importe quoi dès lors que certaines vérités autres que purement logiques sont censées pouvoir être découvertes directement depuis son fauteuil, sans étude du réel. C’est la face sombre des Lumières, dont Kant constitue l’une des figures. Le wokisme peut être considéré comme un aboutissement de ce rationalisme, subordonnant le réel aux constructions de l’esprit.
Les libéraux empiristes, comme Alexis de Tocqueville ou Friedrich Hayek, ont compris que la raison sans l’expérience est un bien mauvais guide. Ces auteurs admettent une forme de conservatisme selon laquelle la pensée – en l’occurrence politique – doit se fonder sur l’observation de ce qui existe. Le libéralisme n’est donc pas défendu a priori, mais sur la base de ce qui a fait ses preuves.
Cette tradition solidement ancrée en Occident, qui se retrouve dans la sagesse populaire accordant de la valeur à l’ancienneté, se heurte toujours à des utopismes faisant fi de l’histoire. Il est frappant de constater à quel point les partisans du wokisme posent le même constat sombre sur des pays aussi différents que les États-Unis, la France ou la Suisse.
Ce phénomène souligne la déconnexion de cette idéologie avec les réalités nationales, et avec la complexité des sociétés en général. «Une civilisation complexe comme la nôtre est nécessairement fondée sur l’adaptation de l’individu à des transformations dont il ne peut saisir ni la cause ni la nature: aucun individu ne peut comprendre pourquoi il gagne plus ou moins, pourquoi il doit quitter une occupation pour une autre, parce que tous ces faits sont liés à une multitude de circonstances inextricables», écrit Hayek dans La Route de la servitude.
Si même la Suisse sert de terrain d’application à une grille de lecture conçue avant tout à partir de l’expérience des victimes de la ségrégation, du colonialisme ou de l’esclavage, ce n’est plus l’histoire qui éclaire les discours: ce sont les discours qui réécrivent l’histoire. Il s’agit de renverser cette tendance. Si le pic du wokisme est derrière nous, comme le suggèrent plusieurs études analysant le nombre d’occurrences de certains termes dans le débat public, cette idéologie a déjà imprimé sa marque dans les institutions occidentales. Il convient non seulement d’enrayer cette dynamique, mais aussi de revenir sur ce qui peut être corrigé.


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