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«Jeunes mères»: tout doux, les frères Dardenne

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À Liège, une « maison maternelle » accueille des jeunes mères en situation précaire. Au gré d’un accompagnement psychologique, médical et social, chaque adolescente qui y séjourne apprend à bien s’occuper de son enfant. Or, agir dans l’intérêt supérieur de son bébé veut parfois dire s’en séparer, comme décide de le faire un des personnages dans le film Jeunes mères, des frères Dardenne, lauréat à Cannes du Prix du scénario. On s’est entretenu avec le célèbre duo.

« Tout a commencé lorsque nous sommes allés visiter cette maison maternelle, dans laquelle nous avons d’ailleurs plus tard tourné le film », explique Luc Dardenne, interviewé par visioconférence en compagnie de son frère, Jean-Pierre.

« Nous allions là afin de nous documenter pour un scénario sur lequel nous commencions à travailler, à propos d’une jeune mère habitant une telle maison, poursuit-il. Nous y sommes retournés à plusieurs reprises, et cet endroit nous a happés. Puis, nous nous sommes dit que, plutôt que de nous concentrer sur un personnage, peut-être valait-il mieux partir d’un groupe. Un groupe comme celui que nous avons découvert pendant que nous étions sur place. »

Durant cette période, Jean-Pierre et Luc Dardenne écoutèrent les histoires des mères adolescentes, mais également celles du personnel.

« Toutes ces jeunes filles qui étaient confrontées à des problèmes d’adultes, et toutes ces éducatrices autour de ces jeunes filles et de leurs enfants… Il se dégageait de cet endroit une volonté de défendre la vie qui s’y trouvait », se souvient le second.

Premier film choral

En somme, c’est le lieu qui inspira aux frères Dardenne ce qui constitue le tout premier film choral de leur carrière. « Oui, exactement. Parce que là-bas, c’était comme un collectif. Mais en même temps, il y avait beaucoup de solitude chez ces jeunes mères », note Luc Dardenne.

« Nous avons décidé d’écrire cinq histoires complètes, pour autant de jeunes mères, et d’ensuite les croiser, poursuit son frère. D’emblée, nous avons établi qu’il se pouvait que certains personnages se croisent, comme Ariane et Perla, et que d’autres, non. Ce n’était pas nécessaire que toutes les jeunes mères se croisent : nous ne voulions rien forcer dans la construction. »

La maison maternelle fait office de point d’ancrage auquel lesdites histoires s’arriment tout en se déployant hors des murs de l’établissement.

De préciser Jean-Pierre Dardenne : « Une des choses auxquelles nous tenions absolument, sans verser dans l’angélisme, c’est qu’à la fin de chaque histoire, de chaque trajectoire, il y ait de la lumière d’une manière ou d’une autre : grâce à une sœur, à une mère, à un ami, à un amoureux… »

Une vibration de justesse

Pour les rôles principaux, les cinéastes tenaient à mettre à l’écran des visages peu ou pas connus. Afin d’atteindre cette authenticité caractéristique de leur cinéma âprement réaliste, les frères Dardenne reprirent avec leurs actrices la formule qu’ils emploient depuis plusieurs films maintenant. « Une fois qu’on a choisi les jeunes filles pour interpréter les jeunes mères, elles ont reçu le scénario, et puis nous avons organisé des répétitions avec Luc et moi : entre quatre et cinq semaines. Nous avons répété dans les lieux dans lesquels nous allions tourner, entre autres à la maison maternelle, mais pas que là, et en utilisant les accessoires auxquels nous allions recourir pendant le film. Luc et moi étions là avec notre caméra, que nous tenons toujours nous-mêmes. »

De façon générale, le film du moment commence à se construire à ce stade charnière du processus, dixit Jean-Pierre Dardenne.

« On répète sans forcer les choses, mais ça délie. Par exemple, pour ce film-ci, les actrices ont pu se débarrasser de mauvaises peurs, comme celle de paraître ridicule ou celle de dire le fond de sa pensée, surtout considérant qu’il s’agissait de jeunes comédiennes se trouvant devant deux vieux mecs. Nous voulions qu’elles soient à l’aise de nous signaler que telle ou telle réplique sonnait faux ou ringard. En même temps, elles se familiarisaient avec les lieux, avec leurs déplacements… »

La dernière semaine, les comédiennes répétèrent avec de vrais bébés. « Et là, ça a changé beaucoup de choses. Parce qu’elles se trouvaient dans deux situations différentes en même temps : d’un côté, elles étaient dans la fiction en train d’interpréter leurs personnages, et de l’autre, elles devaient se préoccuper, dans la réalité, de ces petits êtres humains qui, eux, ne jouaient pas. Ça a apporté une vibration de justesse à leur jeu », confie Jean-Pierre Dardenne.

Filmer la vie

Lorsqu’on leur demande si, en marge de toute cette préparation, d’heureux imprévus se produisirent néanmoins, le visage de Luc Dardenne s’éclaire.

« Le plus beau hasard, c’est le plan du bébé d’Ariane lorsqu’elle le met dans la voiture et qu’il rigole tout le temps. Ça, c’est un cadeau que nous a fait ce bébé. Parce que la première prise, il dormait. Et nous nous sommes dit que ça n’allait pas. Nous avons craint que le public prête une intention au fait que cet enfant dort ; qu’on ait le sentiment que le bébé subissait quelque chose à son insu. Nous avons donc attendu. Et le bébé s’est réveillé, et nous avons fait cette prise que vous voyez dans le film. »

Souriant à ce souvenir, Luc Dardenne ajoute : « Pour ce film-ci, nous voulions qu’on sente, par l’entremise de la caméra, de la douceur et de l’accompagnement des gestes. Nous n’avions jamais fait ça auparavant. »

« Nous avons moins visé la perfection, si je puis dire, renchérit son frère. Il y avait un peu de ça dans Le fils et dans Rosetta, où la réalité a un peu pris le dessus. Cette fois, nous avons moins cadenassé les plans. Ce sont les bébés qui ont amené ça. Par exemple, il est arrivé qu’une scène prévoie que la mère pose doucement l’enfant, mais qu’au tournage, l’enfant ait un mouvement soudain et que la mère le rattrape, ce qui change la trajectoire de la caméra qui suit l’action. Ça peut sembler banal, mais pour nous, c’était génial de voir ça, et de filmer ça. Nous avons vraiment voulu laisser la vie s’exprimer. »


Le film Jeunes mères prend l’affiche le 27 mars.

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