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États-Unis : un État voyou ?

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L’expression « État voyou » est née sous la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980 et a été théorisée par l’administration Clinton. Il s’agissait alors de forger un nouvel outil rhétorique pour désigner l’ennemi, dans un monde qui venait de perdre son principal repère bipolaire.

C’est Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale du président Bill Clinton, qui a conforté ce concept dans un discours de 1994. Pour Lake, les États voyous sont définis à l’aune de quatre critères : 1-La tentative d’acquérir des armes de destruction massive 2-Le soutien à des groupes terroristes 3-Le mauvais traitement de la population du pays 4-Une animosité déclarée contre les États-Unis

Cette grille d’analyse contient pourtant un vice rédhibitoire : le quatrième critère transforme est un instrument géopolitique parfaitement subjectif.

Face à ce concept à géométrie variable, des voix critiques se sont élevées, dont celle de l’essayiste américain William Blum. qui a publié en 2000 un ouvrage dont le titre est traduit en français sous le titre L’État voyou .

La démarche de Blum est simple : il reprend un à un les critères utilisés par Washington pour qualifier les États voyous et les applique méthodiquement aux États-Unis eux-mêmes.

La tache indélébile d’Hiroshima et Nagasaki

Les États-Unis possèdent aujourd’hui le plus puissant arsenal nucléaire de la planète.

Mais cette supériorité technologique s’accompagne d’une singularité historique : les États-Unis sont le seul pays au monde à avoir utilisé l’arme nucléaire contre des populations civiles.

Les 6 et 9 août 1945, les bombardiers états-uniens larguent deux bombes atomiques sur les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki . Le bilan humain est effroyable : entre 103 000 et 220 000 morts immédiats.

Les documents déclassifiés révèlent que les Américains n’avaient jamais prévu que deux bombes suffiraient. Le général Leslie Groves, directeur militaire du projet Manhattan, anticipait la nécessité d’une troisième, voire d’une quatrième bombe. Le 14 août 1945, quelques heures avant l’annonce de la capitulation japonaise, le président Truman confiait à un diplomate britannique qu’il n’avait « pas d’autre choix » que d’ordonner une troisième attaque atomique. Si la guerre avait duré quelques jours de plus, Tokyo, Kokura ou Niigata auraient probablement subi le même sort qu’Hiroshima et Nagasaki .

La dissuasion nucléaire est une chose ; l’usage réel en est une autre. Les États-Unis ont franchi ce seuil .

Une nation en guerre permanente

Depuis 1945, les États-Unis n’ont connu que quelques années de paix. Le Congressional Research Service recense des centaines d’occurrences où les forces armées ont été utilisées à l’étranger depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Voilà cette liste, pourtant incomplète (elle exclut les actions secrètes de la CIA) :

Les années 1950-1953 : La guerre de Corée. 36 000 Américains tués, 2 à 3 millions de Coréens morts.

Les années 1960-1975 : La guerre du Vietnam,le conflit le plus traumatique de l’histoire américaine depuis la guerre de Sécession : 58 000 soldats états-uniens tués, 1,3 à 4 millions d’Indochinois morts. La République dominicaine, le Cambodge, le Laos .

Les années 1980 : La Grenade , le Liban , la Libye , le Panama . Mais aussi le soutien massif aux Contras au Nicaragua, aux islamistes en Afghanistan, aux escadrons de la mort au Salvador.

Les années 1990 : La première guerre du Golfe pour envahir le Koweït. 20 000 à 35 000 morts irakiens. Puis la Somalie), Haïti, la Bosnie , le Kosovo .

Les années 2000-2020 : La guerre d’Afghanistan – le conflit le plus long de l’histoire américaine, 2 400 soldats tués, peut-être 200 000 Afghans morts. La guerre d’Irak (2003-2011) – 4 500 soldats américains tués, 150 000 à 600 000 Irakiens morts.

Depuis 2010 : La Libye , la Syrie, le Yémen (soutien à la coalition saoudienne), sans oublier la multiplication des frappes de drones au Pakistan, en Somalie, au Niger, et les guerres contre l’ Iran.

Le premier budget militaire du monde

En 2026, le budget de la défense américaine atteint 901 milliards de dollars . À cette somme s’ajoute une enveloppe de 150 milliards d’investissements sur dix ans, portant le total à plus de 1 000 milliards pour les seules dépenses militaires .

Pour donner une idée de l’échelle : ce budget représente plus que les dépenses militaires cumulées de la Chine, de la Russie, de l’Inde, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, du Japon et de la Corée du Sud.

Un empire de bases

Les États-Unis maintiennent environ 800 bases militaires à l’étranger, réparties sur tous les continents. Cette cartographie dessine un empire discret mais bien réel. Les États-Unis ne contrôlent pas directement ces territoires – ils n’ont pas formellement aboli les souverainetés locales – mais ils y maintiennent une présence militaire permanente, avec tout ce que cela implique en termes d’influence politique, de renseignement, de capacité d’intervention.

Les droits de l’homme bafoués : coups d’État et soutien aux dictatures

Le troisième critère d’Anthony Lake pour qualifier un État voyou était « le mauvais traitement de la population du pays ». Les États-Unis n’ont jamais hésité à renverser des gouvernements démocratiquement élus lorsqu’ils menaçaient leurs intérêts économiques ou géopolitiques. Ils n’ont jamais hésité à soutenir des dictatures sanglantes lorsqu’elles étaient alignées sur Washington.

1953 – Iran : la CIA et le MI6 britannique orchestrent le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait eu le tort de nationaliser le pétrole iranien .

1954 – Guatemala : la CIA renverse le président démocratiquement élu Jacobo Árbenz, qui avait entrepris une réforme agraire touchant aux intérêts de la United Fruit Company, une firme américaine . S’ensuivent quarante ans de guerre civile, 200 000 morts, des massacres de populations mayas.

1960-1961 – Congo : Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, est assassiné avec la complicité de la CIA. S’ensuivent trente-deux ans de dictature sous Mobutu, l’un des régimes les plus corrompus et les plus prédateurs d’Afrique.

1963 – Sud-Vietnam : Ngô Đình Diệm, dictateur corrompu mais allié des États-Unis, est renversé et assassiné avec l’accord de Washington, qui le juge trop faible face à l’insurrection communiste .

1964 – Brésil : Le président João Goulart, réformiste modéré, est renversé par un coup d’État militaire soutenu par les États-Unis . S’ensuivent vingt et un ans de dictature, de torture, de « disparitions ».

1965-1967 – Indonésie : Le général Suharto prend le pouvoir dans un bain de sang. Entre 500 000 et un million de communistes présumés et de sympathisants de gauche sont massacrés . Washington fournit des listes de noms aux tueurs et applaudit le résultat.

1970 – Chili : Le président Salvador Allende, élu démocratiquement, est renversé par le général Pinochet, avec le soutien actif de la CIA . S’ensuivent dix-sept ans de dictature, de torture, de disparitions.

1971 – Bolivie : Le général Hugo Banzer renverse le gouvernement de Juan José Torres avec le soutien des États-Unis . Torres sera assassiné en 1976 dans le cadre de l’opération Condor, un réseau de dictatures sud-américaines coordonné par les services de renseignement avec la bénédiction de Washington.

1976 – Argentine : La junte militaire du général Videla prend le pouvoir et lance la « guerre sale » contre les opposants politiques . 9 000 à 30 000 « disparus ». Les États-Unis fourniront une aide militaire tout au long de la dictature.

1983 – Grenade : Invasion directe pour renverser un gouvernement jugé trop proche de Cuba. 89 morts, un pays occupé, un régime installé par la force.

1989-1990 – Panama : Invasion directe pour capturer le général Manuel Noriega, ancien allié de la CIA devenu gênant. Plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers de morts civils.

1991 – Haïti : Le président Jean-Bertrand Aristide, élu démocratiquement, est renversé par un coup d’État militaire. La CIA avait formé certains des putschistes.

2014 – Ukraine : Le président élu Viktor Ianoukovytch est renversé après des mois de manifestations soutenues diplomatiquement et financièrement par les États-Unis. S’ensuit une guerre avec la Russie, l’annexion de la Crimée, un conflit qui dure encore.

Cette liste montre une constante : ils ont exactement rempli le troisième critère de leur propre définition de l’État voyou : « le mauvais traitement de la population du pays ». À la différence près que ce mauvais traitement, ils ne l’ont pas infligé à leur propre population, mais à celle des autres.

L
es sanctions économiques :

Il est une autre forme de violence que les États-Unis manient avec une constance remarquable : les sanctions économiques. Elles frappent aujourd’hui plus de 40 pays, soit un tiers de l’humanité .

Cuba subit un blocus économique, commercial et financier depuis près de soixante ans . Les lois Torricelli et Helms-Burton ont extraterritorialisé ce blocus, menaçant de sanctions les entreprises étrangères qui commercent avec l’île. La communauté internationale vote chaque année à l’ONU, par une écrasante majorité, une résolution demandant la levée du blocus. Les États-Unis l’ignorent. L’Iran est soumis à des sanctions depuis 1979, après la chute du Shah, et à un blocus total depuis 1995 . La Corée du Nord est sanctionnée depuis 1950, avec des mesures qui interdisent presque totalement le commerce, les investissements et les transactions financières .

Ces mesures qui frappent les populations civiles sont l’expression d’un pouvoir qui s’arroge le droit de punir sans mandat international, de juger sans tribunal, de condamner sans appel.

Conclusion

William Blum avait raison : si l’on applique aux États-Unis les mêmes standards qu’ils appliquent aux autres, ils apparaissent comme l’État voyou par excellence .

Mais la spécificité de l' »État voyou » états-unien, ce n’est pas seulement sa puissance militaire, sa capacité à tuer à distance, son réseau de bases, son budget astronomique. C’est aussi sa capacité à contrôler le récit, à imposer sa vision du monde, à faire passer ses crimes pour des erreurs, ses guerres pour des interventions humanitaires, ses coups d’État pour des transitions démocratiques.

Jean Lamolie

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