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Face à la pénurie d'hommes, le gouvernement ukrainien cherche de nouvelles recrues jusque dans les usines qui fabriquent les armes destinées à ses soldats : un projet de réforme prévoit ainsi de ramener de 100 % à 85 % la proportion de salariés mobilisables que les entreprises de défense reconnues comme stratégiques peuvent protéger de l'appel sous les drapeaux.
Les fabricants, eux, craignent de perdre les ingénieurs, techniciens et ouvriers indispensables à la production de drones, de missiles et de munitions. "Il n'y a pas de personnel inutile dans l'industrie de défense", insiste Serhiy Vysotsky, de l'Association nationale des industries de défense (NAUDI), interrogé vendredi par La Libre Belgique. Même un chauffeur, explique-t-il, ne peut être remplacé aisément : "Il connaît l'emplacement des entrepôts et les horaires de la direction."
Des employés sous haute tension
Les salariés sont soumis à des vérifications de sécurité approfondies, parfois même au détecteur de mensonges. Les entreprises, exposées aux frappes et aux tentatives de sabotage russes, redoutent que leurs employés deviennent des cibles de choix pour les services de renseignement de Moscou. La réforme concernerait aussi les entreprises énergétiques, dont le plafond d'exemption passerait de 100 % à 85 %, ainsi que certains services d'approvisionnement en eau et de chauffage, qui verraient le leur diminuer de 75 % à 60 %. Le texte reste toutefois en discussion.
Vendredi, le Premier ministre Serhiy Koretsky assurait pour sa part qu'il n'y aurait "pas de changements radicaux" pour les entreprises réellement essentielles. "Le gouvernement nous demande d'augmenter la production, de développer des missiles, de fabriquer davantage de munitions et d'investir dans la recherche. Mais il veut dans le même temps nous priver des professionnels nécessaires", déplore Vysotsky. Alors que leur fonctionnement est déjà perturbé par les alertes aériennes et les bombardements, les usines craignent désormais de ne plus pouvoir honorer leurs commandes.
Pour l'Ukraine, "un cessez-le-feu serait la pire des solutions après la capitulation""Non aux quotas"
Chez KVERTUS, fabricant de systèmes de guerre électronique, Yaroslav Filimonov souligne qu'il faut des mois pour trouver et former certains spécialistes. Oleksii Babenko, de VYRIY Industries, fabricant de drones, redoute que la mobilisation d'ouvriers ne réduise les livraisons d'armes destinées au front. Selon Vysotsky, environ 140 000 hommes du secteur bénéficieraient d'une exemption, sur quelque 1,5 million de personnes protégées dans l'ensemble du pays. Une réduction du plafond ne fournirait à l'armée que 10 000 à 15 000 hommes supplémentaires, estime-t-il. Ces chiffres restent des estimations, et la fin d'une exemption n'entraîne pas automatiquement une incorporation immédiate dans l'armée. "Le gain ne serait pas décisif pour le front, mais les dégâts sur les cycles de production et de recherche seraient considérables", affirme Vysotsky. Le gouvernement invoque de son côté des abus. Devant la Rada (parlement) vendredi, Koretsky a dénoncé des entreprises qui gonfleraient leurs effectifs pour soustraire des employés à la mobilisation. Il a cité le cas d'un sous-traitant énergétique dont seuls 20 salariés sur 100 travailleraient sur le contrat justifiant son statut stratégique, tandis que tous seraient protégés. Vysotsky ne nie pas le problème : "Nous soutenons des audits plus stricts. Les entreprises qui abusent du système nuisent à celles qui travaillent réellement pour la défense." NAUDI réclame toutefois des contrôles ciblés plutôt qu'une réduction générale des quotas.
Autre sujet de contestation : la création d'un centre de coordination associant plusieurs ministères, la police et les services de renseignement, qui interviendrait dans l'attribution du statut d'entreprise stratégique. Les industriels craignent des procédures supplémentaires. Jeudi, la commission parlementaire de la Défense a contesté la réduction envisagée, faute d'étude précise de ses conséquences. Selon la députée Iryna Friz, le ministère de la Défense lui-même s'y oppose.
Les Russes ont peur : "Cette fois, les rumeurs de mobilisation pourraient être fondées"Vendredi, 63 députés ont déposé une initiative demandant de revoir le projet. Le débat dépasse largement l'industrie militaire. Les entreprises de chauffage et d'approvisionnement en eau craignent elles aussi de perdre des techniciens, au moment même où la multiplication des frappes russes impose des réparations d'urgence. À Mykolaïv, le responsable du chauffage urbain, Mykola Lohvinov, avertit que réduire les exemptions pourrait entraîner des départs vers des employeurs offrant de meilleures garanties.
Après bientôt cinq années de guerre, la mobilisation, les départs à l'étranger et les besoins de l'armée ont aggravé les pénuries de main-d'œuvre. En août, 69 % des entreprises interrogées par l'Institut de recherche économique et de conseil politique citaient le manque de main-d'œuvre comme un obstacle majeur. Certains employeurs augmentent les salaires pour retenir leurs salariés, tandis que les usines d'armement doivent encore accroître leur production. Si l'armée réclame des recrues supplémentaires, elle dépend toujours davantage des équipements fabriqués par ces mêmes entreprises.
Les pays de l'Est de l'Europe redoutent une attaque russe : "Moscou a lancé la phase zéro de son affrontement avec l'Otan"Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.


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