Soixante oiseaux. C’est tout ce qu’il a fallu pour peupler un continent entier de deux cents millions d’individus. Le 6 mars 1890, un homme nommé Eugene Schieffelin lâche une cage fatidique d’oiseaux dans Central Park. Cette date est généralement considérée comme le point zéro de l’invasion des étourneaux nord-américains : Schieffelin a relâché 60 membres de l’espèce, puis 40 de plus en avril de l’année suivante. Un siècle plus tard, l’espèce occupe l’Alaska comme le Mexique, avec une population estimée à 200 millions d’oiseaux. L’équation tient en une phrase : cent oiseaux au départ, deux cents millions à l’arrivée. Soit un facteur multiplicateur de deux millions.
À retenir
- Comment cent oiseaux ont-ils pu se transformer en deux cents millions en moins d’un siècle ?
- Eugene Schieffelin : un nom oublié qui a bouleversé un écosystème entier
- Les étourneaux sont-ils vraiment responsables de la mort de 62 passagers d’avion ?
Sommaire
- Un pharmacien new-yorkais obsédé par Shakespeare
- Une conquête éclair, d’un océan à l’autre
- La facture écologique et économique d’un caprice littéraire
- Une population aujourd’hui en léger recul
Un pharmacien new-yorkais obsédé par Shakespeare
Qui était cet homme capable de bouleverser à lui seul l’écosystème d’un continent ? Eugene Schieffelin était un pharmacien et passionné de nature qui a laissé peu de traces de lui-même. Membre d’une société d’acclimatation, à une époque où ce type d’organisation était en vogue et soutenu par les connaissances scientifiques de l’époque, quand l’effet des espèces non indigènes sur l’écosystème local n’était pas encore connu. Selon la légende la plus répandue, son geste s’inscrivait dans un projet bien plus vaste et particulièrement excentrique : réintroduire aux États-Unis tous les oiseaux mentionnés dans les œuvres de Shakespeare.
L’anecdote a de quoi séduire, mais elle mérite d’être nuancée. Des chercheurs qui ont étudié l’histoire en détail ont découvert que l’histoire de Schieffelin est presque entièrement fictionnelle, la biographie du personnage ni les statuts de la société d’acclimatation ne mentionnant un tel projet shakespearien. Ce qui est certain, en revanche, c’est le résultat : l’introduction des étourneaux par Schieffelin n’était pas la première tentative, d’autres avaient déjà essayé et échoué, mais ce fut la première qui a fonctionné. D’autres tentatives d’introduction d’oiseaux européens, rossignols ou alouettes des champs, s’étaient soldées par des échecs cuisants avant lui.
Le contraste est frappant : pourquoi les étourneaux ont-ils réussi là où tant d’autres espèces ont disparu en quelques mois ? Les introductions d’alouettes des champs, de grives musiciennes et de bouvreuils ont toutes échoué, et même une tentative d’introduction d’étourneaux aux États-Unis quinze ans plus tôt avait fait long feu. Cette fois, pourtant, le sort en a décidé autrement. Ils ont survécu à cet hiver, puis au suivant, et ont commencé à se multiplier.
Une conquête éclair, d’un océan à l’autre
La rapidité de l’expansion tient du prodige biologique. En cinquante ans, ils avaient couvert le continent entier ; en un siècle, ils étaient 200 millions. Les jalons de cette conquête sont documentés avec précision : dès 1928, les étourneaux européens avaient atteint le Mississippi, et en 1942 ils étaient parvenus jusqu’à la côte ouest. En un peu plus d’un demi-siècle, l’espèce a donc traversé un territoire grand comme quinze fois la France.
Le secret de cette réussite fulgurante ? Une biologie taillée pour la conquête. Les étourneaux produisent deux nichées par an avec environ quatre à six œufs par couvée, davantage que la plupart des oiseaux indigènes. À cela s’ajoute un régime alimentaire opportuniste : contrairement à leurs homologues indigènes, les étourneaux sont généralistes et mangent un éventail plus large d’aliments. Des chercheurs de Cornell soupçonnent même un atout génétique caché : une étude suggère que les étourneaux disposent d’avantages génétiques qui les aident à s’adapter plus rapidement à différents environnements.
L’histoire ne s’arrête pas aux frontières américaines. Le scénario s’est répété ailleurs dans le monde à la même époque : en Afrique australe, l’étourneau a été introduit en 1897 autour du Cap et est aujourd’hui l’oiseau le plus commun de la région. Preuve que Schieffelin n’était pas un cas isolé, mais le symptôme d’une époque fascinée par l’acclimatation des espèces, sans en mesurer les conséquences.
La facture écologique et économique d’un caprice littéraire
Deux cents millions d’oiseaux, cela ne se contente pas de gazouiller dans les jardins. Les étourneaux sont aujourd’hui très décriés en tant qu’espèce invasive qui déloge les oiseaux indigènes et cause près d’un milliard de dollars de dégâts à l’agriculture chaque année. Le chiffre est confirmé par plusieurs études indépendantes, qui évaluent le préjudice à 800 millions de dollars de dommages agricoles annuels.
La compétition pour le logement est tout aussi féroce. En cavité-nicheurs par excellence, les étourneaux s’installent sans ménagement dans les trous d’arbres et les nichoirs déjà occupés. Ce sont des cavicoles qui prennent d’assaut les sites de nos espèces indigènes, comme les pics, les grands-pics, les moucherolles ou les hirondelles bicolores. Pics-bois, sittelles, hirondelles : autant d’espèces locales évincées de leur propre habitat par des arrivants venus d’Europe un matin de mars 1890.
Le danger dépasse largement les champs et les jardins. Ces oiseaux grégaires, capables de former des nuées de plusieurs milliers d’individus, représentent un péril aérien documenté. Le 4 octobre 1960, le vol 375 d’Eastern Air Lines a percuté un grand troupeau d’étourneaux au décollage de l’aéroport Logan de Boston, tuant 62 des 72 passagers à bord. Un chiffre qui donne le vertige quand on se souvient qu’à l’origine, tout tenait dans deux cageots.
Une population aujourd’hui en léger recul
Face à cette prolifération, les autorités américaines n’ont pas ménagé leurs efforts. Les États-Unis classent l’espèce comme invasive et ne la protègent pas au titre du Migratory Bird Treaty Act, si bien que des centaines de milliers d’étourneaux sont éliminés chaque année. Le département de l’Agriculture rapporte avoir éliminé 1,5 million d’oiseaux en 2012 et environ 700 000 en 2019.
Ces campagnes portent-elles enfin leurs fruits ? Les derniers relevés suggèrent un tassement de la population, après plus d’un siècle de croissance ininterrompue : ces oiseaux sont désormais considérés comme des nuisibles et leur nombre serait en déclin, les estimations récentes situant la population nord-américaine autour de 140 millions d’individus. De 200 à 140 millions, la baisse reste relative : l’étourneau demeure, et de loin, l’un des oiseaux les plus abondants du continent, un siècle et demi après le caprice littéraire d’un pharmacien de Manhattan.
Sources : read.dukeupress.edu | invasivespeciesinfo.gov | invasive-species.extension.org


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