Deux mille kilomètres de piste gelée, creusés à la pelle et à la pioche par des hommes qui n’avaient plus rien à perdre. C’est la mesure brute de la route de la Kolyma, cette voie que Staline a fait percer dans l’Extrême-Orient soviétique pour atteindre l’or caché sous le permafrost. L’une des plus grandes opérations du Goulag fut la construction de cette autoroute de la Kolyma longue de 2 031 kilomètres, bâtie par des prisonniers littéralement travaillés jusqu’à la mort. Le paradoxe tient en une phrase : l’ouvrage pensé pour extraire des richesses est devenu, ironie glaciale, le tombeau de ceux qui l’ont creusé.
À retenir
- Pourquoi Staline a-t-il choisi de construire une route directement à travers une région gelée plutôt que de chercher une route alternative ?
- Qu’est-ce qui rendait impossible l’enterrement conventionnel des prisonniers décédés dans le permafrost de la Kolyma ?
- Comment une route construite sur les cadavres d’esclaves devient-elle aujourd’hui une artère vitale pour la survie de milliers d’habitants ?
Sommaire
Le pari de l’or dans un désert de glace
Au début des années 1930, des géologues soviétiques découvrent d’importants gisements d’or dans la région, et sous Joseph Staline, l’extraction de ressources devient une question de pouvoir autant que d’économie : l’or doit financer l’industrialisation rapide et l’achat d’équipements étrangers. Problème : la Kolyma n’a ni routes, ni voies ferrées, ni le moindre accès terrestre fiable. La ruée vers l’or de Staline vers la Kolyma avait commencé dès 1929, mais le seul accès possible toute l’année restait la voie maritime depuis Khabarovsk, ce qui transformait la région en île perdue au milieu d’un océan de neige.
La solution retenue n’a rien de subtil. Plutôt que de chercher un itinéraire plus sûr, le régime choisit de percer une route droit à travers la région, quel qu’en soit le prix, en s’appuyant sur une ressource quasi inépuisable : les prisonniers. L’organisme chargé du chantier, le Dalstroï, dirige aussi bien les mines d’or que les camps de travail du Sevvostlag installés le long du fleuve Kolyma. La construction de la ville de Magadan et de la route de la Kolyma débute en 1932, marquant le point de départ d’un chantier qui allait s’étirer sur deux décennies.
Une chaussée pavée de corps
Le premier tronçon est bâti en 1932 par les détenus du camp de travail de Sevvostlag, avec des méthodes rudimentaires : pelles et brouettes. Pas de bulldozers, pas d’explosifs sophistiqués. Juste des bras, souvent affaiblis par la faim, contre un sol gelé qui refuse de céder. Avec des gelées atteignant -50°C, les détenus travaillaient à l’extérieur, principalement pour extraire des minerais, et la construction routière suivait le même rythme implacable.
Le sol, justement, pose un problème que les ingénieurs n’avaient pas anticipé : impossible de creuser des tombes dans le permafrost. Lorsque des prisonniers mouraient, ce qui arrivait très fréquemment, les sentinelles ne prenaient pas la peine de les enterrer ailleurs : elles laissaient les corps dans les fondations mêmes de la route, utilisant leur chair comme mortier et leurs os comme substitut de pierres. D’où le surnom qui a traversé les décennies, la « route des ossements » (Дорога на костях), quand le nom officiel reste simplement « route de la Kolyma ».
L’écrivain Varlam Chalamov, lui-même détenu, a laissé le témoignage le plus glaçant de cette expérience. Ancien prisonnier de la Kolyma, il a immortalisé cette histoire sombre dans ses Récits de la Kolyma, sans doute le livre le plus terrifiant jamais écrit sur les camps de Staline. Le chantier ne s’arrête pas avec la mort de Staline en 1953. La construction, menée par des détenus des camps du Goulag, se poursuit jusqu’en 1953, soit plus de vingt ans de travail forcé continu sur un seul et même tracé.
Les historiens s’accordent sur l’ampleur du désastre humain, mais pas sur son chiffrage exact : les estimations du nombre de morts varient fortement selon les sources et les archives consultées, et le débat reste ouvert parmi les chercheurs qui travaillent sur les archives du Sevvostlag.
Le seul chemin qui reste
Aujourd’hui, la route porte un nom administratif sans relief : R504. La route fédérale R-504 « Kolyma », aussi appelée « Route des os », relie Magadan à Nijni Bestiakh, en face d’Iakoutsk, sur une longueur de 1 961 kilomètres. Le revêtement n’a rien d’une autoroute européenne. Avant 2008, la route a connu une période d’abandon qui la rendait quasiment impraticable ; elle a désormais le statut de route fédérale, praticable toute l’année sur un revêtement de gravier.
Ce détail change tout pour les habitants de la région. La route de la Kolyma est la seule route de la zone, connue localement sous le nom de Trassa. Pas d’alternative, pas de contournement possible sur des milliers de kilomètres de toundra. Elle relie Magadan, ville portuaire sur la mer d’Okhotsk, à Iakoutsk, cité sibérienne réputée pour ses hivers extrêmes, et fonctionne aujourd’hui comme un axe d’approvisionnement vital qui maintient les petites localités connectées et ravitaillées.
Le froid, lui, n’a rien perdu de sa férocité depuis les années 1930. La zone reste extrêmement froide en hiver : deux villes traversées par la route, Tomtor et Oïmiakon, revendiquent le titre de lieu habité le plus froid au monde, avec des températures proches de -70°C, et jusqu’à -80°C sur les plateaux environnants. En hiver, les conducteurs locaux ne coupent jamais le contact de leur véhicule, au risque de ne plus jamais pouvoir le redémarrer et de mourir littéralement de froid dans la nature environnante.
Ce que peu de voyageurs savent en empruntant cette piste de gravier : sous chaque kilomètre parcouru repose une part de l’histoire la plus sombre du XXe siècle soviétique, invisible et pourtant continuellement traversée par des camions, des touristes et des habitants qui n’ont, littéralement, aucune autre route pour rentrer chez eux.
Sources : franceculture.fr | alexandrederussie.com


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