Imaginez devoir payer un artisan sept fois le prix convenu pour une maison qui, au final, ne compte qu’une seule pièce habitable sur cinquante prévues. C’est peu ou prou ce qu’a vécu l’État français avec un projet informatique censé moderniser la gestion des 1,1 million d’agents de l’Éducation nationale. Derrière l’acronyme un peu austère de SIRHEN se cache en réalité l’une des plus belles gabegies administratives de ces vingt dernières années, un dossier où chaque ligne budgétaire raconte une histoire de promesses non tenues. Retour sur un fiasco qui, en cette rentrée scolaire encore marquée par les habituelles tensions autour des moyens humains, résonne d’une manière particulièrement amère.
À retenir
- Lancé en 2007 avec un budget prévisionnel de 60 millions d'euros, le programme SIRHEN a finalement coûté plus de 400 millions d'euros à l'État.
- Onze ans après son lancement, le logiciel ne gérait encore que 18 000 agents sur le million visé, avant son abandon définitif par Jean-Michel Blanquer en juillet 2018.
- La Cour des comptes a pointé une gouvernance défaillante et un manque de pilotage, contraignant le ministère à réactiver ses anciens systèmes RH des années 1980 après l'échec du projet.
Un logiciel à 400 millions d’euros qui n’a jamais fonctionné
Le principe de départ semblait pourtant frappé au coin du bon sens. Lancé en 2007, le programme SIRHEN, pour Système d’Information et de gestion des Ressources Humaines de l’Éducation Nationale, devait remplacer un empilement d’applications héritées des années 1980 par une plateforme unique, moderne et cohérente. L’ambition était de piloter en un seul endroit les carrières, la paie et la formation de l’ensemble du personnel du ministère. Sur le papier, un budget de 60 millions d’euros devait suffire à mener ce chantier à bien. Dans les faits, la note finale a dépassé les 400 millions d’euros, soit environ six fois et demi la somme initialement prévue, pour un outil qui n’a jamais réellement rempli sa mission.
Louvois, le grand-père maudit d’un fiasco annoncé
Ce genre de dérapage n’est malheureusement pas une nouveauté dans l’administration française. Deux ans avant l’arrêt de SIRHEN, un autre logiciel avait déjà défrayé la chronique : Louvois, surnommé à l’époque le logiciel fou de la paie des militaires. Ce système, censé calculer automatiquement les soldes de l’armée, avait fini par verser des montants totalement erratiques à environ 160 000 soldats, certains recevant des sommes délirantes, d’autres se retrouvant sans solde du tout. Le fiasco avait coûté 157 millions d’euros avant d’être définitivement abandonné. Ces deux affaires, distinctes mais troublantes de ressemblance, dessinent le portrait d’une administration incapable de mener à terme ses grands projets numériques, faute d’anticipation et de pilotage rigoureux.
Six ans de développement pour deux pourcents d’agents gérés
Le calendrier de SIRHEN donne à lui seul la mesure du problème. Il aura fallu attendre décembre 2014, soit sept ans après le lancement officiel, pour voir le tout premier transfert de personnels vers le nouvel outil. Et encore, ce transfert ne concernait qu’environ 4 000 agents des inspections académiques, une goutte d’eau au regard des effectifs visés. Onze ans après le coup d’envoi du programme, le logiciel ne parvenait toujours à gérer que 18 000 agents, soit à peine 2 % du million d’agents que SIRHEN devait à l’origine prendre en charge. Face à ce constat d’échec, le ministre Jean-Michel Blanquer a fini par acter l’arrêt définitif du programme en juillet 2018, jugeant l’outil totalement inadapté aux enjeux de gestion des ressources humaines comme aux exigences technologiques modernes.
Pourquoi personne n’a osé tirer la sonnette d’alarme
Comment un tel projet a-t-il pu s’enliser pendant plus d’une décennie sans que personne ne mette un coup d’arrêt plus tôt ? La Cour des comptes a apporté des éléments de réponse édifiants dans son rapport annuel de février 2020. L’institution y pointe une gouvernance introuvable, autrement dit une absence quasi totale de pilotage clair du projet, ainsi que des prestataires extérieurs échappant largement au contrôle de l’administration. Dans ce genre de configuration, chaque acteur se renvoie la responsabilité, les alertes se perdent dans les strates hiérarchiques, et le projet continue d’avancer par simple inertie budgétaire, alimenté année après année par de nouveaux crédits censés enfin le débloquer.
La note salée payée par les contribuables français
En septembre 2019, la Cour des comptes a confirmé que les dépenses totales liées au programme dépassaient bien les 400 millions d’euros, une somme gonflée notamment par les coûts de maintenance d’un outil qui continuait, tant bien que mal, à gérer les 18 000 agents déjà transférés. Après l’arrêt officiel du projet, le ministère s’est retrouvé dans l’obligation de réactiver ses anciens systèmes de gestion RH datant des années 1980, ces mêmes outils vieillissants que SIRHEN était justement censé remplacer. Un retour en arrière coûteux et symboliquement embarrassant, qui illustre à quel point l’argent public a été englouti sans laisser de solution de rechange crédible.
Un scandale d’État qui résume tous les autres
Au-delà des chiffres, la Cour des comptes a également relevé, une fois l’arrêt de SIRHEN prononcé, une absence d’alternative crédible et un financement pour le moins approximatif du dossier des ressources humaines du ministère. Elle a même qualifié le fonctionnement des anciens systèmes d’information de risque le plus critique pour le ministère depuis la fin du programme. En clair, non seulement des centaines de millions d’euros ont été dépensés en pure perte, mais l’administration se retrouve désormais à gérer les carrières et les paies de plus d’un million d’agents avec des outils obsolètes, sans filet de sécurité clair pour l’avenir.
De Louvois à SIRHEN, ces deux affaires dessinent un même schéma : des ambitions technologiques louables, des budgets initiaux largement sous-estimés, et une gouvernance incapable de corriger le tir à temps. Reste une question qui dépasse largement le seul cas de l’Éducation nationale : combien d’autres projets numériques de l’État avancent aujourd’hui encore, silencieusement, sur cette même pente glissante ?


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