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En notant chaque exécution pendant quarante-cinq ans, un bourreau allemand a littéralement changé ce qu’on croyait savoir de son métier

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Pendant des siècles, la figure du bourreau a nourri l’imaginaire collectif européen : une silhouette encapuchonnée, une hache levée, un regard vide de toute émotion. Ce cliché a traversé les livres d’histoire, les films et les légendes populaires, façonnant une image aussi terrifiante que fausse. Car derrière cette caricature se cachait souvent un homme bien différent, tiraillé entre devoir et humanité. L’histoire de Frantz Schmidt, bourreau allemand du XVIe siècle qui a tenu son journal pendant quarante-cinq ans, vient bousculer cette vision d’Épinal et nous plonge dans une réalité bien plus complexe et bien plus humaine que ce que l’on imagine.

À retenir

  • Frantz Schmidt, bourreau bavarois du XVIe siècle, a tenu son journal pendant 45 ans, révélant un métier hérité et non choisi, souvent transmis de père en fils.
  • Loin du cliché du bourreau sanguinaire, il devait faire preuve d’un grand professionnalisme, possédait de solides connaissances en anatomie et soigna plus de patients qu’il n’exécuta de condamnés.
  • À 70 ans, il obtint des autorités bavaroises que ses fils soient libérés de cet héritage stigmatisant, leur permettant de choisir librement leur voie.

Un métier qu’on n’a jamais choisi

À l’époque où vivait Schmidt, l’Europe cherchait à renforcer l’application de sa justice pénale. Le problème, c’est que la plupart des criminels échappaient tout simplement aux poursuites, une situation que l’on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à celle du Far West américain. Lorsqu’un coupable était enfin arrêté, les autorités tenaient absolument à en faire un exemple public, spectaculaire, dissuasif. Il fallait donc quelqu’un pour exécuter la sentence.

Mais voilà : personne ne se pressait pour occuper ce poste. La plupart des gens considéraient, à juste titre, ce travail comme une tâche ingrate et déshonorante. Faute de volontaires, les autorités devaient parfois réquisitionner de force des bouchers, ou proposer ce rôle à des condamnés en échange de leur propre grâce. Mais le schéma le plus répandu restait la transmission familiale : le métier passait de père en fils, créant de véritables dynasties d’exécution à travers toute l’Europe médiévale. Le père de Schmidt lui-même avait hérité de cette charge malgré lui, désigné de façon presque arbitraire par un prince comme bourreau royal.

Cette hérédité forcée révèle surtout à quel point la profession était stigmatisée. Les bourreaux étaient relégués en marge de la société, parfois contraints de vivre littéralement aux abords des villes. Personne n’aurait invité un bourreau chez soi, beaucoup n’avaient pas le droit d’entrer dans une église, et certaines écoles refusaient même d’accueillir leurs enfants. Cet isolement les poussait à fréquenter d’autres exclus, prostituées, lépreux ou criminels, renforçant encore la méfiance générale à leur égard.

Schmidt, l’homme qui notait tout depuis l’ombre

C’est dans ce contexte que Frantz Schmidt entame, à seulement 19 ans, son apprentissage d’un genre bien particulier. Un après-midi de mai 1573, dans le jardin de la maison familiale en Bavière, le jeune homme s’entraîne à décapiter un chien errant à l’aide d’une épée. Il venait alors de passer de la simple découpe de citrouilles inanimées à la pratique sur des animaux vivants, dernière étape avant d’être jugé apte à exercer officiellement.

Ce que l’on sait de cette scène, aussi crue soit-elle, provient directement des écrits de Schmidt lui-même. Pendant quarante-cinq années, il a consigné avec une rigueur remarquable les détails de sa carrière, offrant aujourd’hui un témoignage exceptionnel sur cette profession du XVIe siècle. Ces pages, loin d’exposer une quelconque fierté sanguinaire ou une haine envers ses victimes, révèlent un homme sérieux, méticuleux, et souvent traversé par une véritable empathie face à ceux qu’il devait exécuter.

Ni bourreau sanguinaire ni monstre sans âme

Contrairement à l’image d’Épinal, exécuter une sentence ne se résumait pas à un simple geste de force brute. Le bourreau devait faire preuve d’un professionnalisme irréprochable : on attendait de lui une réussite systématique. En cas d’échec, il était accusé non seulement d’incompétence, mais aussi de cruauté. Dans certaines régions, seuls trois coups étaient tolérés pour une décapitation ; au-delà, la scène tournait au massacre, et les conséquences pouvaient être terribles pour le bourreau lui-même, parfois agressé par des spectateurs furieux, puni par la rétention de ses honoraires, l’emprisonnement, voire la destitution.

Cette exigence de précision impliquait une connaissance fine du corps humain. Or, contrairement à une idée reçue, les bourreaux n’étaient pas des hommes illettrés et brutaux : ils affichaient des taux d’alphabétisation étonnamment élevés pour leur classe sociale, ainsi que de solides notions d’anatomie. Certains allaient même jusqu’à exercer la médecine en parallèle, un paradoxe saisissant lorsqu’on sait que ceux qui refusaient tout contact social avec eux venaient malgré tout leur demander des soins. Schmidt a d’ailleurs soigné bien plus de patients qu’il n’a exécuté de condamnés, et il confiera même que la médecine aurait été sa véritable vocation si les circonstances ne l’avaient pas poussé vers l’échafaud.

Ce que ces 45 années de journal changent à notre regard

L’histoire de Schmidt ne s’arrête pas à sa retraite. Grâce à son professionnalisme reconnu, il avait fini par obtenir le poste de bourreau de la ville de Bamberg, en Bavière, un poste offrant un salaire confortable et une existence relativement aisée pour lui et sa famille. Mais malgré cette réussite matérielle, le poids de la stigmatisation restait entier, un fardeau qu’il refusait de voir se transmettre à ses enfants.

À 70 ans, désormais retraité, Schmidt entreprend une dernière démarche : restaurer l’honneur de son nom. Il sollicite les autorités bavaroises pour libérer ses fils du lourd héritage familial. Sa requête est finalement acceptée, offrant à ses enfants la possibilité de choisir leur propre voie, loin de l’échafaud. Une conclusion presque inattendue pour une vie tout entière façonnée par un métier qu’il n’avait, lui non plus, jamais réellement choisi.

Cette plongée dans les carnets de Frantz Schmidt bouleverse durablement l’image que l’on se fait des bourreaux médiévaux. Loin des gangsters anonymes et sadiques que l’on imagine trop facilement, ces hommes se percevaient avant tout comme des rouages nécessaires au maintien de l’ordre, pris au piège d’une fonction imposée plutôt que désirée. Et si l’histoire retenait finalement moins la violence de leurs gestes que l’humanité tenace qui subsistait derrière chacun d’eux ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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