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En immergeant deux millions de pneus usagés au large de la Floride pour bâtir un récif, les Américains ont littéralement broyé les coraux qu’ils voulaient multiplier

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En immergeant deux millions de pneus usagés au large de Fort Lauderdale, les Américains ont littéralement broyé les coraux qu’ils voulaient multiplier. L’histoire se déroule au début des années 1970, quand une association de pêcheurs locaux, la Broward Artificial Reef Inc., convainc l’armée américaine de laisser tomber par-dessus bord des milliers de bottes de pneus liées entre elles. Le résultat, cinquante ans plus tard, ressemble moins à un jardin corallien qu’à un cimetière de caoutchouc dispersé sur les fonds marins.

À retenir

  • Une opération lancée avec le soutien de Goodyear et de l’armée américaine s’est transformée en catastrophe
  • Les pneus, mal fixés, se sont détachés sous l’effet des tempêtes et ont détruit les récifs existants
  • Le nettoyage a coûté des millions et dure depuis les années 2000, sans fin visible

Sommaire

  1. Un pari qui avait convaincu Goodyear et l’armée
  2. Quand les liens cèdent, le récif devient une arme
  3. Des décennies de retrait, à coups de millions de dollars
  4. Une leçon qui dépasse la seule Floride

Un pari qui avait convaincu Goodyear et l’armée

L’idée paraissait limpide sur le papier : transformer un déchet encombrant en habitat marin. Le fondateur du projet a obtenu l’approbation du Corps des ingénieurs de l’armée américaine pour créer un vaste récif artificiel, réunissant une flottille de plus de cent bateaux privés pour accompagner l’USS Thrush dans l’immersion de plus de deux millions de pneus en milliers de ballots liés entre eux. Le fabricant Goodyear participe même à la mise en scène en christenant le récif en laissant tomber un pneu plaqué or dans l’océan depuis le dirigeable de la marque. L’opération séduit large : le concept est approuvé par le Corps des ingénieurs de l’armée et recueille un large soutien.

Techniquement, pourtant, la construction repose sur un montage fragile. Les pneus sont regroupés en blocs de trois ou quatre, fixés par des bandes de nylon et des clips en acier galvanisé, aucun n’ayant été rempli de béton : ils restent remplis d’air et d’eau, ce qui les rend relativement légers. Quelques années seulement après l’installation, l’eau salée corrode totalement les clips en acier. le récif entier tenait sur des attaches conçues pour durer, en pratique, à peine plus longtemps qu’un jouet de plage.

Quand les liens cèdent, le récif devient une arme

Les ouragans n’ont pas mis longtemps à faire leur œuvre. Au fil des années, de nombreux pneus ont été mobilisés par des tempêtes tropicales et des ouragans, ce mouvement causant des dommages aux récifs coralliens existants à proximité. Le mécanisme est presque ironique : conçus pour protéger et multiplier le corail, les pneus détachés se transforment en projectiles sous-marins qui écrasent tout sur leur passage. Les nouveaux coraux n’ont jamais réussi à s’accrocher au vieux caoutchouc des pneus, les cordes utilisées pour les lier se sont rapidement détériorées par l’eau salée, aucun nouvel habitat marin n’a émergé de cette idée, et le ballottement des pneus a fini par causer une destruction inimaginable aux autres récifs coralliens de la zone. Certains pneus ont même dérivé bien au-delà de la zone d’origine : quelques-uns ont été retrouvés jusqu’en Caroline du Nord.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. Selon un rapport transmis au Sénat de Floride, les pneus disposent d’une certaine flottabilité qui les fait bouger et se détacher de leurs attaches, et leurs surfaces attirent davantage une gamme limitée d’algues plutôt que le corail et d’autres organismes récifaux plus bénéfiques. Autant dire que le support censé accueillir la vie marine repoussait, par sa composition même, les espèces qu’il devait héberger. Un site français consacré aux récifs artificiels rappelle par ailleurs que les pneus, en se désagrégeant, produisaient des molécules toxiques pour les organismes marins et les nageurs, telles que du cadmium et du noir de carbone. Le remède visait à soulager l’océan d’un déchet ; il a fini par lui en injecter les résidus chimiques, lentement, pneu après pneu.

Des décennies de retrait, à coups de millions de dollars

Réparer l’erreur a pris un temps disproportionné par rapport au temps qu’il avait fallu pour la commettre. En 2001, la chercheuse Robin Sherman de la Nova Southeastern University a obtenu une bourse de 30 000 dollars de la NOAA pour lancer un programme de retrait des pneus, parvenant à coordonner l’enlèvement de seulement 1 600 pneus, pour un coût estimé à 17 dollars par pneu. Un rythme qui, à l’échelle de deux millions de pneus, relevait presque de la goutte d’eau.

Il faudra attendre le milieu des années 2010 pour que les moyens changent d’échelle. Entre 2016 et 2019, la législature de Floride a alloué 4,3 millions de dollars au projet, et en novembre 2019, l’entreprise contractante retirait entre 2 000 et 5 000 pneus par semaine, ayant déjà accumulé un total de 250 000 pneus, avec encore les deux tiers restant à retirer. Les estimations sur le nombre de pneus encore présents varient selon les sources et les années : l’État évaluait à 650 000 le nombre de pneus restants en 2016, et l’organisation 4ocean estimait qu’il en restait encore plus de 500 000 en 2022. Cet écart illustre à quel point le comptage précis d’un fond marin jonché de caoutchouc reste, un demi-siècle après les faits, un exercice approximatif.

Le retrait des pneus a aussi imposé de sauver, un à un, les coraux qui avaient malgré tout réussi à s’installer sur certains blocs. Au total, 700 coraux ont été retirés des pneus, la plupart étant replantés sur un récif naturel pour évaluer la survie des petites colonies et l’évolution de leur état de santé, tandis que d’autres échantillons ont servi à des recherches universitaires. Le mouvement se poursuit : 700 coraux supplémentaires doivent être retirés des pneus durant l’exercice suivant.

Une leçon qui dépasse la seule Floride

L’affaire a fini par remonter jusqu’au législateur. En 2023, un texte déposé au Sénat de Floride a chargé le département de la Protection de l’environnement d’élaborer un plan de restauration d’ici juillet 2024, incluant le nettoyage des récifs naturels de la côte de Broward affectés par le caoutchouc en décomposition. Un délai que la porte-parole du dossier résumait sobrement en une phrase : « Le processus est un processus fastidieux. »

Ce fiasco floridien n’est d’ailleurs pas isolé. En France, une opération comparable mais nettement plus modeste a eu lieu sur la Côte d’Azur : entre 1980 et 1989, 25 000 pneus, soit 8 141 mètres cubes, ont été immergés dans la zone maritime protégée de Vallauris Golfe-Juan pour servir de récif artificiel. Le constat, là aussi, fut celui d’un échec, avec un retrait engagé des décennies plus tard. De quoi rappeler qu’un récif ne se décrète pas : il se construit avec des matériaux capables de résister, seuls, à la mer, sans qu’aucun humain n’ait besoin de revenir, des décennies durant, réparer les dégâts.

Sources : rse-magazine.com | futura-sciences.com

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