Cette ville a simplement été vidée de ses habitants, puis oubliée pendant plus de cinq siècles sous les sables du désert de Gobi. C’est cette lenteur de l’oubli, presque plus troublante qu’une destruction brutale, qui rend l’histoire de Khara-Khoto si fascinante. Il y a quelque chose de particulièrement frappant à se pencher sur cette cité fantôme chinoise, où le silence règne depuis très longtemps. Car derrière ses remparts effondrés se cache une histoire de guerre, de foi et de découverte archéologique liée à un peuple aujourd’hui disparu : les Tangoutes.
À retenir
- Fondée en 1032, Khara-Khoto fut la capitale de la dynastie Xia occidentale avant de tomber sous le siège des Ming en 1372, qui détournèrent la rivière Ejin pour affamer ses habitants.
- En 1908-1909, l’explorateur russe Piotr Kozlov découvrit dans un stûpa scellé plus de 2000 manuscrits et objets tangoutes intacts depuis des siècles.
- Ce trésor documentaire, transféré à Saint-Pétersbourg, reste aujourd’hui la principale source d’étude de la civilisation tangoute disparue.
Une capitale tangoute née pour dominer le désert de Gobi
Crédit : © TwitterTout commence en 1032 apr. J.-C., lorsque Khara-Khoto, dont le nom signifie littéralement « ville noire » en mongol, est fondée pour devenir la capitale de la dynastie Xia occidentale, qui régnera de 1038 à 1227. La cité se dresse dans ce qui constitue aujourd’hui la bannière la plus occidentale de la Mongolie-Intérieure, en Chine, en plein cœur du redoutable désert de Gobi. Loin d’être un simple avant-poste isolé, elle se transforme rapidement en un carrefour commercial, religieux et artistique de premier plan, profitant de sa position stratégique pour prospérer dans un environnement pourtant hostile.
Le destin de la ville bascule en 1226, quand Gengis Khan s’en empare. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer d’une conquête mongole, la cité n’est pas rasée : elle continue au contraire de se développer sous la nouvelle domination. Sous le règne de Kubilai Khan, elle triple même de taille. C’est à cette époque que le célèbre voyageur vénitien Marco Polo évoque la ville sous son nom tangoute, Etzina, la décrivant comme un lieu riche en chameaux, en bétail et en faucons. Pendant près de 150 ans, les Tangoutes vivent ainsi en paix sous l’autorité mongole, loin de se douter que leur cité allait bientôt connaître une fin tragique.
Le siège de 1372 : quand détourner une rivière suffit à tuer une ville
En 1372, la dynastie Ming, nouvellement installée au pouvoir en Chine, décide de mettre fin à cette prospérité. Les troupes Ming encerclent Khara-Khoto et, selon la légende locale transmise jusqu’à nous, elles auraient eu recours à une stratégie aussi simple qu’implacable : détourner le cours de la rivière Ejin, seule source d’eau de la ville. Sans approvisionnement, la population se retrouve condamnée à une lente agonie par la soif et la faim, sans qu’un seul coup d’épée n’ait besoin d’être porté dans un premier temps.
La légende raconte qu’un général mongol nommé Khara Bator, comprenant que la chute de la cité était inévitable, aurait tué sa propre famille avant de se suicider plutôt que de subir la capture. Une version alternative de l’histoire évoque plutôt sa fuite par une brèche située au nord-ouest des remparts. Quoi qu’il en soit, les soldats Ming finissent par massacrer la population restante, ainsi que le bétail et les chevaux qui faisaient jusque-là la richesse de la ville. Khara-Khoto, vidée de ses habitants, tombe alors progressivement en ruines, engloutie peu à peu par les sables du Gobi.
1908, un stûpa scellé livre la mémoire perdue des Tangoutes
Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que Khara-Khoto ressurgisse de l’oubli. C’est l’explorateur russe Piotr Kozmitch Kozlov qui, à la tête d’une expédition mongole-sichuanaise, redécouvre les vestiges de la cité en 1908-1909. Ce qu’il trouve dépasse toutes les attentes : à l’intérieur d’un stûpa scellé, une sorte d’édifice religieux bouddhiste en forme de dôme, se cachait un véritable trésor documentaire resté intact depuis des siècles.
Kozlov met ainsi au jour plus de 2000 livres, rouleaux et manuscrits rédigés en langue tangoute, une écriture aujourd’hui disparue et longtemps restée mystérieuse pour les linguistes. Ces documents s’accompagnent de statues bouddhistes, de textes religieux et de gravures sur bois d’une valeur historique inestimable. Des fouilles ultérieures, menées après cette première découverte, révéleront encore des milliers de manuscrits supplémentaires, ainsi que des objets du quotidien, des outils de production et des œuvres d’art à caractère religieux. L’ensemble de ce matériel deviendra, avec le temps, la base incontournable de toute l’étude moderne de la langue et de l’écriture tangoutes, un peuple dont on ne savait alors presque rien.
De Khara-Khoto à Saint-Pétersbourg : le butin qui dort encore dans les réserves russes
Quatre des cinq stupas de la dynastie Yuan, situés au sommet de l’angle nord-ouest des remparts de Kharakhoto.Crédit : © Yeoh Thean Kheng/Flickr
Après leur découverte, l’ensemble des manuscrits et objets exhumés par Kozlov sont envoyés en Russie, où ils rejoignent les collections de Saint-Pétersbourg. Plus d’un siècle plus tard, ce fonds documentaire exceptionnel demeure conservé sur place, constituant l’une des sources principales pour quiconque souhaite étudier la civilisation tangoute disparue. C’est un peu comme si toute la mémoire écrite d’un peuple entier avait traversé les continents pour se retrouver figée, à des milliers de kilomètres de son lieu d’origine.
Sur place, dans le désert de Gobi, il ne reste aujourd’hui que les squelettes de pierre de cette grandeur passée. Des remparts de 30 pieds de haut et des pagodes atteignant 40 pieds continuent de se dresser face au vent et au sable, témoins silencieux d’une ville jadis prospère. Plus intrigant encore, les archéologues ont également repéré ce qui pourrait être une mosquée située hors des murs de la cité, un indice suggérant la présence d’une communauté musulmane parmi la population dirigée par les Tangoutes, preuve d’un cosmopolitisme qu’on n’imaginerait pas forcément au cœur d’un désert aussi reculé.
De la fondation d’une capitale florissante à sa disparition programmée par la privation d’eau, puis de son ensevelissement silencieux jusqu’à sa résurrection archéologique grâce à un explorateur russe, l’histoire de Khara-Khoto illustre à quel point une civilisation entière peut s’effacer, tout en laissant derrière elle suffisamment d’indices pour qu’on la ressuscite des siècles plus tard. Reste une question qui continue de hanter les chercheurs : combien d’autres cités du même genre attendent encore, ensevelies quelque part sous les sables du Gobi, leur propre découvreur ?


1 day_ago
100



























.jpg)






French (CA)