Sur les cartes postales des Broads, des voiliers glissent entre des roselières et des moulins, et rien ne trahit le moindre coup de pioche. Ces lacs du Norfolk et du Suffolk sont pourtant des trous, d’anciennes fosses d’extraction de tourbe creusées à la main au Moyen Âge, puis noyées. Un auteur de Country Life en dénombre 63 dans le Norfolk, ce qui justifie la soixantaine du titre.
Les savants s’y sont trompés jusqu’en 1952.
À retenir
- Les Broads du Norfolk sont d’anciennes fosses d’extraction de tourbe creusées au Moyen Âge.
- Un auteur de Country Life en dénombre 63 dans le seul Norfolk.
- Joyce Lambert a démontré l’origine humaine des lacs dans les années 1950 et 1960.
Sommaire
Un paysage si naturel que personne n’a pensé à creuser la question
La région est protégée par une loi de 1988 et bénéficie d’un statut proche de celui d’un parc national. Les touristes français la connaissent bien, avec ses locations de bateaux et ses villages au bord de l’eau. Or, en 1952, la Royal Geographical Society publiait l’ouvrage de J. N. Jennings, The Origin of the Broads. Le géomorphologue y concluait que la plupart de ces lacs, sinon tous, étaient nés de processus naturels.
L’erreur n’avait rien de grotesque. Une fois les cavités remplies d’eau, l’érosion, l’accumulation de vase et la végétation ont déguisé leurs parois abruptes. Autour des lacs, roselières, prairies humides et boisements inondés ajoutaient à l’illusion d’un paysage façonné par la seule nature.
Autre obstacle : l’idée qu’on ait pu extraire un tel volume à la main paraissait absurde. Quand la botaniste a exposé ses premières conclusions en 1952, elles ont été accueillies avec scepticisme.
Une botaniste, un carottier étroit et des limites de paroisses
Joyce Lambert (1916-2005), née à Londres mais élevée à Brundall, dans le Norfolk, a choisi la méthode la plus terre à terre qui soit. Avec un carottier de faible diamètre, elle a prélevé de nombreux échantillons de tourbe et constaté que les bords des lacs étaient presque verticaux. Une partie de ces sondages a eu lieu à Surlingham Broad, dans les années 1950, avec l’aide d’écoliers de Norwich.
Un lac naturel n’a pas de murs.
Les fonds, à environ 3 mètres sous la surface, étaient presque plats. L’argument le plus élégant est pourtant venu des archives. Chaque paroisse détenait le droit d’extraire la tourbe dans un secteur précis, et les anciennes cartes de dîme dessinaient ces secteurs. Or leurs limites coïncidaient avec la forme des lacs.
Les résultats ont paru en 1960 dans The Making of the Broads, cosigné avec un géographe et un géomorphologue. Une équipe pluridisciplinaire, soutenue par l’université de Cambridge, avait entre-temps été constituée pour recouper carottages et documents anciens.
Du XIIe au XIVe siècle, une région affamée de combustible
À partir du XIIe siècle, l’est de l’Angleterre a figuré parmi les zones les plus densément peuplées et prospères du pays, et le bois y manquait. Les monastères ont exploité les tourbières comme une entreprise, en vendant le combustible à Norwich et à Great Yarmouth. La cathédrale de Norwich en aurait pris 320 000 tonnes par an, une estimation qui ne repose que sur une seule source.
Le volume total reste lui aussi une estimation : plus de 900 millions de pieds cubes, soit environ 25 millions de m³. De quoi remplir 10 000 piscines olympiques de 2 500 m³. Tout cela a été extrait à la main, entre le XIIe et le XIVe siècle. Répartie sur environ deux siècles, la tâche représente de l’ordre de 125 000 m³ par an.
Puis le climat d’Est-Anglie s’est dégradé et le niveau de la mer a monté, de sorte que les fosses ont été de plus en plus exposées aux inondations. Vers la fin du XIVe siècle, presque toutes étaient abandonnées, et des pêcheries économiquement importantes ont remplacé l’extraction de tourbe.
Le souvenir de ce chantier colossal s’est perdu.
Des moulins, des roselières et une faune rare
Des pompes éoliennes et des digues ont été construites, sans empêcher l’inondation de se maintenir. Plus de 60 moulins de drainage se dressent encore dans le paysage. Un quart des espèces du parc bénéficient d’une protection internationale, dont la libellule Norfolk Hawker et le machaon.
Le décompte des lacs varie selon la définition retenue, et aucune source officielle consultée ne confirme le chiffre de 63. Joyce Lambert est morte en 2005, plus de 50 ans après ses premiers carottages, et sa thèse est aujourd’hui celle que présentent les organismes locaux, dont la Broads Authority, qui parle d’une découverte ayant transformé la compréhension de la région.
Sources : norfolkrecordofficeblog.org | en.wikipedia.org


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