Cinq kilomètres de long, trois de large, un kilomètre de profondeur : à 2 850 mètres d’altitude, dans le désert d’Atacama, les Chiliens ont creusé un trou si vaste qu’il aurait fallu, pour continuer à en extraire le cuivre, passer littéralement sous leur propre mine. C’est l’histoire de Chuquicamata, près de Calama, la plus grande excavation minière du monde en volume, et de la bascule technique qui l’a forcée à plonger sous ses propres fondations.
À retenir
- Un cratère si vaste qu’il aurait fallu dépasser les limites physiques du terrain pour continuer
- Le moment où une mine centenaire a dû changer radicalement de stratégie pour survivre
- Des machines autonomes circulant invisiblement sous un puits béant devenu monument au désert
Sommaire
- Un cratère où l’on ferait tenir Central Park
- Le dernier tir de mine, un adieu à ciel ouvert
- Passer sous sa propre mine : le pari souterrain
Un cratère où l’on ferait tenir Central Park
Chuquicamata n’est pas une mine comme les autres. Il s’agit de la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde en termes de volume excavé, située dans le nord du Chili, juste à côté de Calama, à 2 850 mètres d’altitude. Les chiffres donnent le vertige : en exploitation depuis 1910, la plus grande fosse de la mine mesure un kilomètre de profondeur, trois kilomètres de large et cinq kilomètres de long. Pour se figurer la chose, les géologues américains de l’USGS ont trouvé une image parlante : Central Park, à New York, tiendrait entièrement à l’intérieur.
Un aparté s’impose : ce trou n’est pas seulement grand, il est aussi profondément inconfortable à parcourir. Les camions Komatsu, montés sur des pneus de quatre mètres de diamètre, mettent une heure pour descendre au fond du cratère, et une heure de plus pour en remonter leur cargaison. Deux heures de trajet pour chaque chargement, jour et nuit, depuis plus d’un siècle.
Le gisement n’est pas anodin pour l’économie chilienne. Cette mine contient à elle seule 13 % des réserves mondiales de cuivre, et sa production annuelle atteint 650 000 tonnes de cuivre par an. Nationalisée en 1971 sous la présidence de Salvador Allende après des décennies d’exploitation par des intérêts étrangers, la mine a changé de trajectoire cette année-là, quand le Chili a nationalisé son industrie du cuivre, et Chuquicamata est devenue, sous Codelco, davantage qu’un centre de profit : un symbole de souveraineté nationale. Difficile de trouver un trou dans le sol qui pèse à ce point sur l’identité d’un pays.
Le dernier tir de mine, un adieu à ciel ouvert
Tout a un terme. Même une exploitation vieille de plus d’un siècle. Le 9 septembre 2018, un dimanche, les ingénieurs de Codelco ont déclenché ce qui restera comme l’un des tirs les plus symboliques de l’histoire minière chilienne. Ce jour-là est entré dans l’histoire de Chuquicamata comme l’un des plus importants de ses 103 années d’existence, car il marquait le dernier tir de mine au fond de l’exploitation à ciel ouvert, la mine devant ensuite basculer vers une extraction souterraine par foudroyage par blocs. La bascule n’avait rien d’improvisé : elle se préparait depuis des années. Dès 2012, dans une cérémonie tenue au palais présidentiel de La Moneda, le président Sebastián Piñera avait déclenché à distance la première explosion pour l’un des tunnels d’accès à l’exploitation souterraine, affirmant que Chuquicamata et El Teniente allaient devenir les deux plus grandes mines souterraines du monde.
Le calcul économique était sans appel. Plus le cratère s’enfonçait, plus il fallait creuser loin pour extraire un minerai de moins en moins concentré, tout en évacuant des volumes croissants de roche stérile. Continuer à ciel ouvert serait revenu à financer un gouffre sans fond, au sens propre. Il fallait changer de méthode, ou renoncer au gisement.
Passer sous sa propre mine : le pari souterrain
C’est là que l’expression prend tout son sens. Plutôt que d’abandonner le site, Codelco a choisi de plonger sous le cratère existant pour aller chercher les réserves qui dorment encore plus profondément dans la roche. Ce basculement, chiffré à 5,6 milliards de dollars et intégré à un plan de modernisation de 39 milliards de dollars sur dix ans, doit prolonger la durée de vie de Chuquicamata d’encore cinquante ans. Concrètement, les ingénieurs ont dû créer un réseau de galeries et de rampes d’accès partant du niveau du sol pour rejoindre, des centaines de mètres plus bas, le gisement situé sous l’ancienne fosse à ciel ouvert. Le projet a obtenu son autorisation environnementale en septembre 2010, et les opérations minières souterraines ont officiellement démarré en 2019.
Un chantier de cette ampleur ne se résume pas à un simple changement de méthode d’extraction. Il fallait forer des puits de production, des galeries de ventilation, des voies de transport pour les camions autonomes, le tout en anticipant les contraintes géologiques d’une roche fragilisée par plus d’un siècle d’excavation en surface. Construire une seconde mine, invisible, sous les vestiges de la première.
Le résultat porte un nom, presque une provocation : Chuquicamata Subterránea. Là où les gigantesques camions à bennes ronronnaient jadis sous le soleil de l’Atacama, ce sont désormais des chargeuses autonomes, pilotées à distance depuis un centre de contrôle installé à plusieurs kilomètres du site, qui circulent dans des galeries climatisées. Le vieux cratère, lui, reste béant, silencieux, comme une cicatrice géante à la surface du désert, pendant que l’activité réelle se poursuit dans son sous-sol. Une inversion presque parfaite : le peuple qui avait passé un siècle à descendre dans son propre trou a fini par devoir passer dessous pour continuer à en vivre.
Sources : cnes.fr | ameriquedusud.org


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