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En touchant à l’aveugle un sous-marin allemand par 150 mètres de fond en 1945, un équipage britannique a littéralement réussi ce qu’aucune marine n’a refait depuis

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Un duel invisible, mené à l’aveugle sous la surface, deux machines de guerre qui se traquent sans jamais s’apercevoir : voilà la scène qui s’est jouée au large des côtes norvégiennes il y a plus de huit décennies. D’un côté, un sous-marin allemand chargé d’une cargaison si toxique qu’elle continue, aujourd’hui encore, de hanter les autorités scandinaves. De l’autre, un chasseur britannique qui allait entrer dans l’histoire navale pour une raison unique. Depuis, à 150 mètres sous les flots froids de la mer du Nord, une épave repose, intouchée, comme un colis piégé que personne n’ose ouvrir. Son contenu ? Suffisamment dangereux pour transformer un simple morceau de ferraille rouillée en véritable casse-tête environnemental à l’échelle européenne.

À retenir

  • Le U-864, sous-marin allemand coulé le 9 février 1945 par le HMS Venturer alors que les deux bâtiments étaient en plongée, transportait 67 tonnes de mercure réparties dans environ 1 900 conteneurs.
  • L’épave, localisée en 2003 par 150 mètres de fond près de l’île de Fedje, présente des conteneurs corrodés dont l’épaisseur est parfois passée de 5 à 1 millimètre, faisant craindre une dispersion de méthylmercure toxique dans la chaîne alimentaire.
  • Face au risque de dispersion lors d’un renflouement, la Norvège a opté pour un enrochement du site plutôt qu’une récupération, et une pêche interdite sur 30 000 mètres carrés reste en vigueur autour de l’épave.

Un sous-marin allemand disparaît corps et bien au large de la Norvège

Nous sommes en février 1945. La guerre touche à sa fin en Europe, mais dans le Pacifique, les alliances entre l’Allemagne nazie et le Japon impérial tiennent encore bon. C’est dans ce contexte que le U-864, un sous-marin de type IXD2 long de 87,6 mètres et capable de plonger jusqu’à 230 mètres, quitte les eaux norvégiennes dans le cadre de l’opération Caesar. Sa mission : rallier le Japon pour livrer des plans et des composants de moteurs destinés à l’effort de guerre nippon, ainsi qu’une cargaison bien plus discrète mais autrement plus problématique, du mercure.

Le sous-marin n’arrivera jamais à destination. Repéré par les services de renseignement britanniques, il est traqué par le HMS Venturer, un submersible de la Royal Navy. Le 9 février 1945, dans un épisode resté unique dans l’histoire navale, le Venturer coule le U-864 alors que les deux bâtiments sont entièrement en plongée, sans jamais s’être visuellement croisés en surface. Ce fait d’armes, resté à ce jour le seul cas connu de sous-marin coulé par un autre sous-marin en immersion totale, marque le début d’un mystère qui allait perdurer près de soixante ans.

67 tonnes de mercure dorment dans une épave qui se disloque lentement

Il faudra attendre 2003 pour que l’épave soit enfin localisée, après qu’un pêcheur eut remonté dans ses filets une pièce métallique appartenant visiblement à un U-Boot. Les recherches menées révèlent alors une scène saisissante : le sous-marin repose par environ 150 mètres de fond, à 3,5 kilomètres de l’île de Fedje, dans le comté de Vestland, à l’ouest de la Norvège. L’épave est brisée en deux tronçons séparés d’une quarantaine de mètres, volets en position de plongée d’urgence, figée dans les derniers instants de son naufrage. Fait troublant, la partie centrale abritant le kiosque n’a, elle, jamais été retrouvée.

Mais c’est bien la cargaison qui inquiète le plus les scientifiques et les autorités locales. Le U-864 transportait environ 67 tonnes de mercure, réparties dans près de 1 900 conteneurs métalliques. Ces derniers, conçus pour résister à la pression et à la corrosion sur une durée limitée, n’ont pas été pensés pour tenir des décennies au fond de l’océan. Des expertises menées en 2006 et 2007 ont révélé que l’épaisseur initiale de 5 millimètres de ces contenants s’était réduite, par endroits, à seulement 1 millimètre. Autant dire une coquille d’œuf prête à céder au moindre choc.

Pourquoi personne n’ose toucher à cette bombe à retardement chimique

Le mercure figure parmi les métaux lourds les plus redoutés en matière de pollution marine. Une fois dispersé dans l’eau, il peut être transformé par certaines bactéries en méthylmercure, une forme hautement toxique qui s’accumule dans la chaîne alimentaire, des petits organismes jusqu’aux poissons consommés par l’homme. C’est précisément ce scénario catastrophe qui a valu à la zone le surnom glaçant de potentiel Minamata de l’Europe, en référence à la tristement célèbre pollution industrielle survenue au Japon au siècle dernier.

Conséquence directe de ce risque, la pêche est aujourd’hui totalement interdite dans une zone de 30 000 mètres carrés autour de l’épave. Une mesure de précaution qui illustre à quel point la menace est prise au sérieux, près de quatre-vingts ans après le naufrage. Le paradoxe est cruel, plus le temps passe, plus les conteneurs se dégradent, et plus intervenir sur le site comporte de risques. Chaque manipulation, chaque vibration provoquée par une opération de récupération pourrait précipiter la rupture de dizaines de contenants déjà fragilisés.

Entre confinement et renflouement, la Norvège face à un choix impossible depuis 80 ans

Face à ce dilemme, les autorités norvégiennes ont dû trancher entre deux options aussi risquées l’une que l’autre. Relever l’épave permettrait certes d’extraire définitivement le mercure de l’environnement marin, mais l’opération elle-même pourrait provoquer la dispersion massive du métal lourd si les conteneurs cèdent pendant la manœuvre. Laisser l’épave en place, en revanche, revient à parier sur la lente dégradation naturelle sans intervention humaine, un pari tout aussi incertain.

La Norvège a finalement opté pour une solution intermédiaire, l’enrochement du site plutôt que le renflouement. Concrètement, il s’agit de recouvrir l’épave d’un véritable sarcophage de sable et de roches, une sorte de couvercle géant destiné à isoler durablement le mercure de son environnement, en limitant les échanges avec l’eau de mer environnante. Un choix pragmatique, moins spectaculaire qu’un renflouement, mais jugé plus sûr à long terme.

Ces derniers mois, l’administration côtière norvégienne, le Kystverket, a mandaté l’armement Reach Subsea pour mener une nouvelle mission de cartographie de l’épave et de ses abords immédiats. Cette opération vise à affiner la connaissance du site avant toute décision définitive sur sa gestion future. Un signe que le dossier du U-864, loin d’être clos, continue d’occuper les esprits des ingénieurs et des décideurs environnementaux, presque un siècle après le naufrage.

Ce que révèle finalement cette histoire, c’est la difficulté à réparer les erreurs du passé lorsque la technologie humaine se heurte aux lois implacables de la corrosion et du temps. Le U-864 restera sans doute encore longtemps sous les eaux froides de Fedje, prisonnier d’un compromis fragile entre confinement et prudence. Reste une question qui dépasse largement le cas norvégien, combien d’autres épaves de la Seconde Guerre mondiale, disséminées dans les océans du globe, recèlent-elles des cargaisons tout aussi silencieuses et tout aussi menaçantes ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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