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En cherchant un substitut au beurre pour la marine de Napoléon III en 1869, Mège-Mouriès a littéralement créé la margarine : c’est un autre qui en a tiré fortune

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Ouvrez votre réfrigérateur : il y a de fortes chances que vous y trouviez une plaquette de margarine, cette matière grasse jaune pâle devenue un classique de nos petits-déjeuners et de nos recettes de pâtisserie. Pourtant, son inventeur n’a jamais vu la couleur de la fortune qu’elle allait générer. L’histoire de la margarine commence dans un contexte bien particulier, celui du Second Empire, où un chimiste français, poussé par une commande impériale, met au point une formule révolutionnaire. Mais entre les aléas de l’histoire et les manœuvres d’un industriel néerlandais, c’est un autre nom que celui de l’inventeur qui finira associé au succès planétaire de ce produit. Retour sur une invention née d’une urgence stratégique, et détournée par les lois impitoyables du commerce.

À retenir

  • Hippolyte Mège-Mouriès invente l'oléomargarine en 1869 à partir de lait, d'eau et de graisse de bœuf, répondant à un concours lancé par Napoléon III pour trouver un substitut au beurre bon marché.
  • Ruiné après que la guerre de 1870 a retardé l'exploitation commerciale de son brevet, Mège-Mouriès doit céder ses droits en 1871 à l'industriel néerlandais Antoon Jurgens pour seulement 60 000 francs.
  • L'entreprise fondée par Jurgens deviendra Margarine Unie puis, après fusion avec Lever Brothers en 1929-1930, le géant mondial Unilever.

Le concours de Napoléon III qui a tout déclenché

Dans les années 1860, la France fait face à un problème très concret : le beurre coûte cher et son approvisionnement reste fragile, en particulier pour nourrir les troupes et les classes populaires. Napoléon III, soucieux de garantir une alimentation suffisante à sa marine comme aux foyers les plus modestes, décide de lancer un concours national. L’objectif est clair : trouver un substitut au beurre qui soit bon marché, stable dans le temps et accessible à tous. On est loin des préoccupations gastronomiques, il s’agit avant tout d’une question de logistique alimentaire et de souveraineté nationale.

C’est dans ce contexte que l’on fait appel à Hippolyte Mège-Mouriès, chimiste déjà reconnu pour ses travaux. L’homme se voit confier un laboratoire à Vincennes, où il va consacrer de longues heures à étudier la matière grasse des bovins. Son approche est méthodique, presque détective : il observe que même des vaches mal nourries continuent de produire du lait contenant de la graisse. Cette observation va se révéler être la clé de toute l’invention.

La formule chimique qui a donné naissance à la margarine

En creusant cette piste, Mège-Mouriès en arrive à une conclusion aussi simple qu’ingénieuse : la graisse présente dans le lait provient directement des réserves adipeuses de l’animal, un peu comme si la vache puisait dans ses propres stocks pour continuer à produire du lait, même en période de disette alimentaire. Partant de ce constat, le chimiste imagine un procédé permettant de reproduire artificiellement cette matière grasse, sans passer par le long processus naturel de la lactation.

Sa recette, qu’on pourrait presque comparer à une émulsion culinaire bricolée en laboratoire, repose sur un mélange de lait, d’eau et de graisse de bœuf. Le résultat obtenu, baptisé oléomargarine, imite la texture et certaines propriétés du beurre, tout en étant bien moins coûteux à produire. Le 15 juillet 1869, Mège-Mouriès dépose officiellement le brevet n° 86-480, une date qui marque la naissance administrative de ce qui deviendra plus tard la margarine. Le brevet lui sera accordé le 2 octobre de la même année, pour une durée de quinze ans, et le chimiste prend même soin de déposer des équivalents à l’étranger, anticipant déjà un potentiel commercial international.

La guerre de 1870, un contretemps qui change tout

Sur le papier, tout semble réuni pour que Mège-Mouriès récolte les fruits de son invention. Mais l’histoire, souvent capricieuse, en décide autrement. À peine son brevet obtenu, le chimiste se heurte à un obstacle majeur : la guerre franco-prussienne de 1870 éclate et vient littéralement paralyser le développement industriel de sa découverte. Difficile en effet de lancer une production à grande échelle quand le pays est plongé dans un conflit armé et que les infrastructures économiques sont désorganisées.

Ce retard forcé va coûter très cher à l’inventeur. Les premières livraisons commerciales de margarine ne débuteront finalement qu’en 1872, soit trois ans après le dépôt du brevet initial. Entre-temps, Mège-Mouriès s’est retrouvé financièrement exsangue, incapable de tenir le rythme nécessaire pour transformer son invention en entreprise viable. Faute de trésorerie et sous la pression de ses dettes, il se voit contraint de céder ses droits, en 1871, à un industriel néerlandais du nom d’Antoon Jurgens, pour la somme de 60 000 francs. Une somme qui, avec le recul, paraît dérisoire au regard de ce que cette invention allait représenter quelques décennies plus tard.

Antoon Jurgens, l’inconnu qui a bâti un empire sur le brevet français

C’est là que l’histoire bascule véritablement. Antoon Jurgens, dont le nom reste largement méconnu du grand public comparé à celui de Mège-Mouriès, comprend immédiatement le potentiel commercial de cette matière grasse artificielle. Installé aux Pays-Bas, il s’associe à un autre industriel local, Van den Bergh, pour structurer une véritable filière de production. Les deux hommes fondent ensemble une société qui prendra le nom de Margarine Unie, un empire industriel qui ne cessera de grandir au fil des décennies.

L’histoire ne s’arrête pas là. En 1930, Margarine Unie fusionne avec le groupe britannique Lever Brothers, donnant naissance à un géant mondial de l’agroalimentaire et des biens de consommation : Unilever. Les archives officielles de l’entreprise confirment cette filiation directe, rappelant qu’Antoon Jurgens, originaire de la ville d’Oss aux Pays-Bas, a bien acquis le brevet de margarine inventé par Mège-Mouriès en 1871, avant que son entreprise ne devienne Margarine Unie en 1927, puis Unilever en 1929 par une série de fusions successives. Un héritage industriel colossal, bâti sur une invention née dans un petit laboratoire militaire français, et dont l’inventeur original n’aura finalement perçu qu’une fraction infime de la richesse générée.

Il y a quelque chose de presque tragique dans ce destin scientifique : Mège-Mouriès a fourni la formule, l’intuition et le travail fondateur, mais c’est un industriel opportuniste, capable de saisir une occasion au bon moment, qui a transformé cette découverte en empire économique mondial. Cette histoire rappelle, une fois de plus, que dans le monde de l’innovation, trouver la bonne idée ne suffit pas toujours : encore faut-il avoir les moyens et le contexte favorable pour la développer jusqu’au bout. Aujourd’hui, chaque fois que l’on tartine sa margarine sur une tranche de pain, c’est un petit bout de cette aventure industrielle et scientifique du dix-neuvième siècle que l’on retrouve, sans même le savoir, au fond de son assiette.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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