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20 114 rats tués en un seul jour à Hanoï en 1902 : quelques semaines plus tard, des rats vivants sans queue couraient dans les rues

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En 1902, l’administration coloniale française annonce un chiffre vertigineux : plus de 20 000 rats exterminés en une seule journée à Hanoï. De quoi croire la bataille gagnée. Sauf que cette prime censée débarrasser la ville des rongeurs a, en réalité, provoqué l’inverse de l’effet recherché.

À retenir

  • Le 21 juin 1902, l’administration coloniale aurait fait tuer plus de 20 000 rats en une journée à Hanoï, selon les archives étudiées par l’historien Michael G. Vann.
  • La prime d’un cent par queue de rat coupée a poussé des habitants à élever clandestinement des rats pour les relâcher et toucher l’argent à répétition.
  • Face à la fraude incontrôlable, la municipalité a mis fin au programme, mais la peste a tout de même frappé Hanoï entre 1906 et 1908, faisant 263 morts.

Un jour, 20 114 queues de rats et une ville persuadée d’avoir gagné

Le chiffre circule encore aujourd’hui dans les anecdotes historiques les plus reprises : le 21 juin 1902, 20 114 rats auraient été déclarés tués en une seule journée à Hanoï, capitale de l’Indochine française. Un score impressionnant, brandi à l’époque comme la preuve que la campagne de dératisation lancée par la municipalité portait enfin ses fruits.

Cette histoire a été documentée en détail par l’historien américain Michael G. Vann, dans un article de référence publié en 2003 dans la revue French Colonial History. En épluchant les archives coloniales conservées à Aix-en-Provence, notamment le dossier 6675 du fonds du Gouvernement général de l’Indochine, Vann retrouve bien des journées à plusieurs dizaines de milliers de rats abattus durant l’été 1902, même si la date précise qu’il associe au pic de 20 114 cadavres diffère légèrement de celle couramment citée. D’autres sources, comme Atlas Obscura relayée par le site Saigoneer, avancent pour leur part 20 112 rats le 21 juin. Les chiffres varient d’une poignée d’unités selon les documents, mais l’ordre de grandeur, lui, ne fait aucun doute.

Ce qui est certain, c’est que la municipalité avait de bonnes raisons de s’inquiéter. Hanoï venait d’être équipée par le gouvernement de Paul Doumer de plus de neuf miles de canalisations d’égouts flambant neuves. Un progrès sanitaire sur le papier, mais un boulevard souterrain pour les rongeurs dans les faits, qui y trouvaient gîte, obscurité et nourriture à volonté.

Quand la prime au rat devient une usine à fraude

Pour endiguer l’invasion, l’administration coloniale lance dès avril 1902 un système simple en apparence : une prime d’un cent de piastre indochinoise par rat tué. Pour toucher l’argent, il suffisait de présenter la queue coupée de l’animal, preuve matérielle censée éviter les abus. Un rat sans queue, c’est un rat mort, pensaient les fonctionnaires français.

Les formulaires d’archives retrouvés par Michael Vann, couvrant les 1er et 2e arrondissements de la ville entre avril et juillet 1902, montrent l’ampleur du dispositif. Des chasseurs de rats professionnels se mettent à parcourir les rues et les égouts, queue coupée après queue coupée, pour arrondir leurs fins de mois.

Mais au bout de trois mois, l’administration découvre le pot aux roses. Des habitants s’étaient mis à élever des rats dans des cages, leur coupaient la queue pour toucher la prime, puis les relâchaient pour qu’ils se reproduisent et fournissent un nouveau stock de queues le mois suivant. Un véritable élevage clandestin, pensé comme une rente plutôt que comme une mission sanitaire.

L’effet boomerang : comment la chasse aux rats a multiplié les rongeurs

Le plus troublant dans cette affaire, c’est la logique économique qu’elle révèle. En payant pour chaque queue coupée plutôt que pour chaque rat réellement éliminé, l’administration avait créé un système où la survie du rat devenait plus rentable que sa mort. Une incitation perverse, où l’objectif affiché finit par encourager exactement ce qu’il devait combattre.

Vann note également que des Vietnamiens importaient des rats directement depuis la campagne environnante pour faire passer leurs queues pour des prises urbaines. Face à l’explosion du coût du programme et à ce flot de queues impossible à vérifier, la municipalité a d’abord augmenté le montant de la prime, avant de mettre purement et simplement fin à la chasse aux rats.

Le problème sanitaire, lui, n’avait pas disparu. Entre 1906 et 1908, une épidémie de peste frappe Hanoï, causant 263 morts selon des chiffres officiels, en majorité des habitants vietnamiens. Un rappel que les rongeurs des égouts coloniaux n’avaient jamais vraiment quitté la ville, quelles que soient les colonnes de chiffres affichées quelques années plus tôt.

Cet épisode, aujourd’hui connu des économistes et des historiens sous le nom d’effet cobra, illustre à merveille ce qui peut arriver lorsqu’une politique publique récompense un indicateur plutôt qu’un résultat. À Hanoï en 1902, viser le nombre de queues plutôt que le nombre de rats a suffi à transformer une opération de salubrité publique en vaste élevage informel, aux frais de l’administration coloniale elle-même.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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