Le 28 mai 1932, à 13h02 précisément, une poignée de terre glaise comble le dernier trou d’une digue de 32 kilomètres, et le Zuiderzee cesse d’exister. Ce golfe salé, ouvert sur la mer du Nord depuis des siècles, se transforme en quelques secondes en un lac d’eau douce. Quelques décennies plus tard, sur ce fond marin asséché, une province entière de 1 400 km2 apparaît sur les cartes : le Flevoland, qui n’existait tout simplement pas avant que les Néerlandais ne décident de fermer leur mer intérieure.
À retenir
- L’Afsluitdijk, digue de 32 km achevée en 1932, ferme le Zuiderzee et le transforme en lac d’eau douce.
- Trois polders successifs sont asséchés entre 1941 et 1967, créant 1 411 km2 de terres nouvelles.
- Le Flevoland, province entière née au XXe siècle, s’étend entièrement sous le niveau de la mer et nécessite un pompage permanent pour subsister.
Sommaire
Quand une mer disparaît en une poignée de terre
L’histoire ne commence pas en 1932. C’est en 1891 que le jeune ingénieur Cornelis Lely élabore les premiers plans de l’Afsluitdijk, avant de faire inscrire le projet à l’agenda du gouvernement en 1913 en tant que ministre des Travaux publics. Il faudra une catastrophe pour transformer ce projet en priorité nationale : l’histoire de l’Afsluitdijk commence avec la dévastatrice inondation de 1916, qui submerge de vastes zones le long de la côte néerlandaise, causant de nombreuses pertes en vies humaines et révélant que les digues existantes n’étaient pas suffisantes pour protéger le pays. Seize ans plus tard, le chantier est achevé. L’Afsluitdijk est une digue longue de 32 km, construite entre 1927 et 1933, reliant Wieringen en Hollande-Septentrionale à Súdwest-Fryslân en Frise.
Techniquement, ce n’est même pas une digue. Au sens strict du terme, il s’agit d’un barrage, puisque le niveau des eaux diffère de chaque côté, avec aux deux extrémités des systèmes d’écluses permettant le passage des bateaux. L’ouvrage a aussi un effet défensif immédiat : il raccourcit les plus de 300 kilomètres de côte vulnérable du Zuiderzee à une ligne sécurisée de 32 kilomètres.
Le résultat est radical.
Le golfe salé devient l’IJsselmeer, et par le drainage et la construction de polders, une zone d’environ 1 500 km2 est asséchée et gagnée sur les eaux, terre qui deviendra la province du Flevoland. Le lac se dessale en quelques années sous l’apport constant des rivières, l’IJssel en tête. Un système d’écluses et de vannes régule en permanence les niveaux : elles aident à décharger périodiquement vers la mer des Wadden le surplus d’eau du lac, apporté à la fois par les rivières et par l’eau pompée dans les polders.
Le mode d’emploi d’une terre qui n’existait pas
La méthode se répète, polder après polder. On entoure une zone d’une digue basse, on pompe l’eau à l’extérieur, et le fond marin émerge lentement, encore gorgé de sel. On le draine par un réseau de canaux, la pluie fait le reste du travail de dessalement en quelques saisons. Des plantes pionnières, capables de structurer un sol argileux tout juste sorti de l’eau, sont semées avant même qu’on songe à y planter du blé ou à y bâtir une route.
Le premier polder à sortir des eaux est aussi le plus ancien. Sa digue est construite entre 1937 et 1940, et il est asséché à partir de 1941, l’assainissement des terres et leur fertilisation se poursuivant jusqu’en 1962. C’est le Noordoostpolder, dont la capitale, Emmeloord, sort littéralement de la boue en quelques années.
Les deux polders suivants suivent le même calendrier serré. Le polder de Flevoland-Est est endigué et asséché entre 1950 et 1957, et des villes y sont construites à partir de 1960, dont Lelystad, future capitale de la province. Le troisième polder, celui du Flevoland-Sud, est endigué de 1959 à 1967, et la construction d’Almere y est lancée en 1975.
En 1986, l’assemblage devient officiel. Les Flevopolders du sud et de l’est fusionnent avec le Noordoostpolder pour former une seule entité provinciale, au centre du pays, dans l’ancien Zuiderzee devenu l’IJsselmeer. Le Flevoland est né, sans qu’aucune carte antérieure au XXe siècle n’en porte la trace.
Le résultat tient du vertige géographique. En excluant les surfaces aquatiques, le Flevoland affiche une superficie terrestre de 1 411,63 km2, ce qui en fait la plus petite province des Pays-Bas. À l’exception d’anciennes îles comme Urk ou Schokland, le territoire de la province est entièrement situé sous le niveau de la mer, avec une altitude moyenne de -5 mètres et un point le plus bas à -14 mètres. Ses principales communes, Lelystad et Almere, ont toutes deux été fondées dans la seconde moitié du XXe siècle.
Le prix d’une terre volée à la mer
Tout le monde n’a pas gagné à cette opération. Urk en est l’exemple le plus frappant. L’ancien lac de l’Almere était devenu le Zuiderzee jusqu’à la fermeture de la digue en 1932, puis l’IJsselmeer ; à partir de 1939, année de l’achèvement de la digue reliant Urk à Lemmer, Urk n’a plus été une île, et depuis l’assèchement complet du Noordoostpolder en 1942, elle est devenue une ville sertie dans les terres de ce grand polder. Un village de pêcheurs s’est retrouvé encerclé par des champs de blé.
L’attachement à la mer n’a pourtant pas disparu. Les habitants d’Urk considèrent toujours leur ville comme une île ; on n’y habite pas à Urk, mais sur Urk. Pour éviter que les anciens ports ne se retrouvent totalement asséchés, les ingénieurs ont dû composer avec la mémoire des lieux. Une étroite bande d’eau est maintenue à trois mètres sous le niveau de la mer le long de l’ancien littoral, pour stabiliser les anciennes villes côtières.
Rien de tout cela ne fonctionne sans surveillance de chaque instant.
Le Flevoland tient uniquement grâce à un pompage permanent. Sans lui, l’eau reprendrait sa place en quelques mois, engloutissant fermes, routes et lotissements. Les stations de pompage tournent jour et nuit, financées et entretenues par les autorités des eaux locales, garantes d’un équilibre que la nature chercherait sans cesse à rompre.
Cette leçon dépasse largement les frontières néerlandaises. Face à la montée des eaux qui menace aujourd’hui de nombreuses côtes basses dans le monde, les ingénieurs qui étudient l’Afsluitdijk n’y voient pas seulement un exploit d’un autre siècle, mais un laboratoire à ciel ouvert : celui d’un territoire entier qui a appris, depuis près de cent ans, à vivre sous le niveau de la mer sans jamais baisser la garde.
Sources : laportedelhistoire.fr | plusaunord.com


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