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En ouvrant les robinets d’une ville lunaire d’un million d’habitants, deux chercheurs de Harvard ont vidé la Lune en un siècle

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Un million d’habitants, un siècle, puis plus une goutte. Voilà, résumé en une phrase, le verdict que viennent de rendre deux astrophysiciens de Harvard sur l’avenir des colonies lunaires. À l’heure où les projets de bases sur la Lune se multiplient et où l’on imagine déjà des cités entières posées sur son sol gris, cette étude vient rappeler une évidence trop souvent balayée d’un revers de main dans les visions futuristes : sans eau, pas de ville qui tienne, aussi ambitieuse soit-elle. Et sur la Lune, l’eau, justement, se compte au compte-gouttes.

À retenir

  • Même dans le scénario le plus optimiste (1 milliard de tonnes d'eau, recyclage à 98 %), une ville lunaire d'un million d'habitants épuiserait les réserves en un peu plus d'un siècle
  • L'estimation d'un milliard de tonnes d'eau est jugée trop optimiste, la réserve réelle pouvant être trente fois inférieure, réduisant la survie à quelques années
  • Au-delà de l'eau, l'absence quasi totale de carbone sur la Lune et des questions juridiques sur l'attribution des ressources compliquent encore la viabilité d'une colonie durable

Un milliard de tonnes d’eau, et pourtant ça ne suffit pas

Sur le papier, le chiffre a de quoi impressionner. Les chercheurs ont retenu l’hypothèse la plus généreuse possible : un milliard de tonnes d’eau dormiraient dans les régions en permanence plongées dans l’ombre, près des pôles lunaires. Pour se représenter cette quantité, il faut imaginer 400 000 piscines olympiques remplies à ras bord, ou encore l’équivalent du débit des chutes du Niagara pendant sept minutes seulement. Cette eau serait restée intacte depuis environ quatre milliards d’années, figée dans des cratères que le Soleil n’atteint jamais.

Mais un chiffre aussi vertigineux soit-il ne veut rien dire sans mise en perspective. C’est justement ce qu’ont fait les deux chercheurs en confrontant cette réserve théorique aux besoins réels d’une population humaine installée durablement. Et le résultat casse immédiatement l’enthousiasme initial : même dans ce scénario le plus optimiste, la marge de manœuvre reste incroyablement étroite.

Le compte à rebours commence dès le premier robinet ouvert

Pour affiner leur estimation, les chercheurs ont ajouté une seconde hypothèse tout aussi favorable : un système de recyclage de l’eau efficace à 98 %, comparable à celui qui équipe déjà la Station spatiale internationale depuis vingt-six ans. Autrement dit, presque rien ne serait gaspillé, chaque goutte utilisée serait purifiée et réinjectée dans le circuit. Un idéal technologique difficilement atteignable à si grande échelle, mais que les auteurs ont volontairement choisi pour ne pas noircir le tableau plus que nécessaire.

Résultat : même avec ce recyclage quasi parfait, une ville lunaire d’un million d’habitants aurait entièrement asséché la réserve en un peu plus d’un siècle. Cent ans, c’est à la fois long à l’échelle d’une vie humaine et dérisoire à l’échelle d’une colonisation censée s’inscrire dans la durée. Pire encore : cette estimation d’un milliard de tonnes est elle-même jugée trop optimiste. Il est probable que la quantité réelle d’eau exploitable soit environ trente fois inférieure, ce qui ramènerait la survie d’une telle ville à seulement quelques années.

Plus la ville grossit, plus la Lune se vide vite

La taille de l’agglomération change évidemment toute l’équation. Un petit village lunaire d’un millier d’habitants, ou même une ville de dix mille personnes, pourrait théoriquement tenir plusieurs siècles avant d’épuiser les réserves. Mais ce n’est là qu’un sursis : à terme, toutes les configurations finissent par se heurter au même mur, celui d’une ressource qui ne se renouvelle pas naturellement sur la Lune comme elle le fait sur Terre.

C’est tout le paradoxe de ces projets pharaoniques évoqués ces dernières années par certains milliardaires de la tech, qui imaginent des villes lunaires capables de croître indéfiniment. Plus la population grandit, plus la consommation d’eau augmente, et plus vite le sablier se vide. La Lune, malgré sa taille impressionnante, presque une fois et demie celle de l’Amérique du Nord, ne dispose que d’un stock d’eau limité et concentré dans quelques recoins polaires. Un territoire vaste ne signifie pas des ressources abondantes.

Des pistes existent, mais aucune n’est gagnée d’avance

Face à ce constat, plusieurs solutions sont envisagées, sans qu’aucune ne s’impose comme évidente. La première consisterait à améliorer drastiquement l’efficacité du recyclage de l’eau, un effort qui aurait d’ailleurs des retombées immédiates et bénéfiques pour l’humanité restée sur Terre, notamment dans la lutte contre les sécheresses. La seconde piste consisterait à chercher de nouvelles poches d’eau plus profondément sous la surface lunaire, voire à se tourner vers les astéroïdes et les comètes, des réservoirs potentiels encore largement inexplorés.

L’eau n’est d’ailleurs pas le seul obstacle. Pour nourrir une population, il faudrait aussi cultiver des aliments, ce qui nécessite du carbone, un élément quasiment absent de la Lune. Les traces significatives recensées à ce jour proviennent notamment de matériaux organiques météoritiques et, de façon plus anecdotique, des déchets organiques laissés par les astronautes des missions Apollo. Une ressource dérisoire face aux besoins d’une véritable ville. S’ajoutent enfin des questions juridiques épineuses, l’eau lunaire étant une ressource finie que le droit international pourrait attribuer selon le principe du premier arrivé, premier servi.

Entre l’enthousiasme des annonces spatiales et la froide réalité des calculs, il y a donc un écart que cette étude vient combler avec méthode. Construire une ville sur la Lune n’est pas qu’une prouesse technique ou un symbole de conquête : c’est avant tout un problème de plomberie à l’échelle cosmique. Reste à savoir si l’humanité saura ouvrir les robinets avec la parcimonie que ce huitième continent exige, ou si elle reproduira, à des centaines de milliers de kilomètres de chez elle, les mêmes excès qu’elle connaît déjà sur Terre.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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