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En asséchant 5 600 hectares pour y bâtir une zone industrielle, les Pays-Bas ont littéralement fait revenir un rapace qui ne nichait plus dans le pays depuis des siècles

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À retenir

  • Un polder de 5 600 hectares destiné à l’industrie s’est transformé en réserve naturelle suite à l’impraticabilité du drainage complet.
  • Le pygargue à queue blanche niche depuis 2006 dans les Oostvaardersplassen après une absence de plusieurs siècles aux Pays-Bas.
  • Le site accueille aussi les spatules blanches, les grandes aigrettes et les grands cormorans, reconnus d’importance européenne pour la nidification.

Cinq mille six cents hectares de terre arrachés à la mer, prévus pour des usines qui n’ont jamais vu le jour. C’est ainsi qu’est né, presque par accident, l’un des sanctuaires ornithologiques les plus improbables d’Europe. Depuis 2006, un rapace disparu des Pays-Bas depuis des siècles y niche à nouveau : le pygargue à queue blanche, cousin européen de l’aigle à tête blanche américain.

L’histoire commence avec les Zuiderzeewerken, ce programme titanesque de poldérisation lancé au début du XXe siècle pour transformer une partie de la mer intérieure néerlandaise en terres agricoles. La digue entourant le polder de Flevoland méridional est achevée en 1959, et le drainage systématique par stations de pompage commence en 1963. En janvier 1968, l’essentiel du polder est suffisamment asséché pour accueillir de l’agriculture et de l’urbanisation.

Le secteur nord-est, qui couvre environ 5 477 hectares, constitue pourtant la zone la plus basse et la plus humide du polder. Le drainage complet s’y révèle impraticable. La nappe reste trop haute.

Les ingénieurs sèment alors massivement du roseau sur ce terrain destiné à devenir une zone industrielle, dans l’espoir de stabiliser le sol. Mais dans la partie nord-est, plus profonde que le reste du polder, les graines de roseau ne parviennent pas à germer. Une alternance de plans d’eau et de vasières s’installe à la place, colonisée presque immédiatement par des plantes pionnières. La moutarde des marais, une plante à fleurs jaunes, y prolifère si bien que ses graines duveteuses, portées par le vent d’est, finissent par gêner jusqu’aux habitants d’Amsterdam.

Les oies cendrées ne tardent pas à repérer l’aubaine. Elles arrivent par dizaines de milliers pour y muer, profitant de l’isolement du lieu et de l’abondance de végétation tendre. Leur présence massive façonne à son tour le paysage, en maintenant les roseaux à basse hauteur et en favorisant la formation de mares peu profondes qui attirent d’autres espèces.

Le tournant administratif survient dans les années 1970. Le ralentissement économique de la décennie gèle les projets industriels sur ce terrain. Un biologiste néerlandais, Frans Vera, commence alors à plaider pour que la zone soit officiellement classée réserve naturelle plutôt que rendue à la construction. Son plaidoyer porte ses fruits : dès 1975, une digue est érigée pour empêcher l’assèchement supplémentaire du marais naissant, puis en 1976 un second système d’endiguement permet de gérer indépendamment le niveau d’eau sur plus de la moitié du site.

La zone continue de gagner du terrain sur les plans initiaux. En 1982, près de 2 000 hectares supplémentaires sont soustraits à l’agriculture pour agrandir la réserve, et la ligne de chemin de fer reliant Almere à Lelystad est même détournée pour contourner le marais plutôt que de le traverser. Le site est officiellement reconnu zone humide d’importance internationale au titre de la convention de Ramsar en 1989.

Puis vient 2006. Le pygargue à queue blanche, ce rapace à l’envergure pouvant atteindre 240 centimètres, s’installe pour nicher dans les Oostvaardersplassen. C’est le retour d’une espèce disparue des Pays-Bas depuis des siècles comme oiseau nicheur.

L’explication tient à la combinaison rare réunie sur ce site : des étendues d’eau poissonneuses, une tranquillité quasi totale loin des activités humaines, et des populations d’oiseaux d’eau suffisamment abondantes pour nourrir un prédateur de cette taille. Le pygargue chasse aussi bien le poisson blessé en surface que les oisillons ou les charognes laissées par les grands herbivores qui pâturent la réserve. Les roseaux devenus adultes et les zones boisées offrent en outre les arbres robustes dont ce rapace a besoin pour construire son aire, un nid pouvant peser plusieurs centaines de kilos à force d’être rechargé chaque année.

D’autres espèces emblématiques ont suivi le même chemin vers ce polder inattendu. Les spatules blanches, les grandes aigrettes et les grands cormorans y trouvent aujourd’hui des conditions de nidification jugées d’importance européenne. Le butor étoilé et la panure à moustache, deux espèces discrètes et sensibles à la qualité des roselières, s’y sont également établis.

La reconnaissance institutionnelle a suivi la richesse écologique du site. Classée Natura 2000 en janvier 2010, la réserve est intégrée depuis 2018 au Parc national Nieuw Land, aux côtés d’autres espaces naturels de Flevoland. Sa gestion revient à l’organisme public Staatsbosbeheer, qui a reçu à trois reprises, en 1999, 2004 et 2009, le diplôme du Conseil de l’Europe récompensant l’excellence de la gestion d’espaces naturels.

Le paradoxe reste entier. Une zone industrielle jamais construite est devenue, cinquante-huit ans après la fermeture de sa digue, l’un des refuges les plus précieux d’Europe pour les oiseaux d’eau et les grands rapaces. Les Pays-Bas n’avaient pas prévu de créer une réserve naturelle à cet endroit : ils ont surtout eu la patience de ne pas s’obstiner contre un terrain qui refusait de sécher.

Sources : researchgate.net | lpo.fr

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