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Des pays riverains ont pompé depuis les années 1960 l’eau du plus vaste lac d’Afrique pour sécuriser leurs récoltes : ce qui a fait reculer le rivage n’est ni la pluie ni la chaleur

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Une superficie divisée par dix, un rivage qui recule sur des dizaines de kilomètres et une région entière transformée en poudrière. Le lac Tchad n’a pas rétréci parce que le ciel se serait asséché ou que les températures auraient grimpé : ce sont les vannes ouvertes pour irriguer les champs, année après année depuis les années 1960, qui ont siphonné la ressource. L’ironie est cruelle : les aménagements censés sécuriser les récoltes des riverains ont fini par assécher l’eau dont ces mêmes cultures dépendaient.

À retenir

  • Un lac géant réduit à 2 000 km² : qu’est devenu le Tchad historique ?
  • Pourquoi les barrages d’irrigation ont-ils accéléré l’effondrement plus que le climat ?
  • 40 millions de personnes dépendent d’une ressource qui s’écroulait silencieusement

Sommaire

  1. Un lac géant réduit à une mare
  2. L’irrigation, plus destructrice que le climat
  3. Une ressource vitale, une région à bout de souffle

Un lac géant réduit à une mare

Difficile d’imaginer aujourd’hui l’ampleur de ce qu’était le lac Tchad il y a soixante ans. Historiquement onzième plus grand lac du monde, il a perdu 90 % de sa surface entre 1963 et 1990. Concrètement, une étendue d’eau équivalente en taille à un pays comme le Salvador ou Israël, ou à l’État du Massachusetts, a diminué de façon spectaculaire de 90 % en l’espace de trois décennies. Le chiffre donne le vertige quand on sait qu’il concerne l’un des points d’eau les plus vitaux de toute l’Afrique sahélienne.

Les données satellites confirment la chute libre. La superficie du lac est passée de 26 000 kilomètres carrés en 1963 à moins de 1 500 kilomètres carrés aujourd’hui. Une autre étude, portant sur les quatre dernières décennies, situe le recul dans la même fourchette : la surface du lac a décliné de près de 90 %, passant de 25 000 km2 à seulement 2 000 km2. Peu importe la source exacte, le constat converge : ce qui restait, à la fin du XXe siècle, tenait davantage de la mare résiduelle que du lac dont on trouvait le nom sur tous les atlas scolaires.

L’irrigation, plus destructrice que le climat

La sécheresse a bien sa part de responsabilité. Mais elle n’explique pas tout, loin de là. Environ 50 % de la diminution de la taille du lac depuis les années 1960 est attribuée à l’usage humain de l’eau, le reste étant lié à l’évolution du climat. un demi-siècle de pompage pour l’agriculture pèse aussi lourd dans la balance que des décennies de dérèglement pluviométrique régional.

Le basculement s’est joué en quelques années à peine. Entre 1953 et 1979, l’irrigation n’avait qu’un impact modeste sur l’écosystème du lac Tchad. Mais entre 1983 et 1994, l’irrigation a quadruplé. En une décennie, les prélèvements pour arroser les champs de riz, de blé ou de canne à sucre ont explosé, ponctionnant directement les eaux du lac et de ses affluents, le Chari et le Logone. Le paradoxe saute aux yeux : plus les États riverains cherchaient à garantir leurs récoltes en développant l’irrigation, plus ils fragilisaient la source même de cette abondance agricole.

Cette mécanique n’a rien d’un phénomène isolé. Le déficit de pluviosité combiné à une plus grande utilisation des eaux du lac et des rivières pour l’irrigation, alors que la population du bassin avait doublé dans l’intervalle et que l’irrigation avait quadruplé entre 1983 et 1994, explique ce recul. La démographie et l’agriculture intensive se sont ainsi renforcées mutuellement, chacune amplifiant la pression sur une ressource qui n’a jamais été illimitée.

Une ressource vitale, une région à bout de souffle

Le bassin du lac Tchad ne se limite pas à une simple étendue d’eau à cheval sur quatre frontières. Il s’étend jusqu’à l’Algérie, la Libye et le Soudan, et offre une bouée de sauvetage à près de 40 millions de personnes. Pêcheurs, éleveurs et agriculteurs en dépendent directement pour se nourrir et vivre. Dans les années 1960 encore, l’abondance était telle que le lac hébergeait environ 135 espèces de poissons et les pêcheurs capturaient chaque année 200 000 tonnes de poisson, ce qui constituait une sécurité alimentaire importante ainsi qu’une source de revenus pour la population du bassin et au-delà.

Ce recul du lac n’a pas seulement des conséquences économiques. Il alimente aussi une instabilité sécuritaire durable dans une zone déjà fragile. Barrages, irrigation accrue et changement climatique réduisent les niveaux d’eau, tandis que les tensions liées à la montée de Boko Haram ajoutent des pressions supplémentaires sur la région. Moins d’eau signifie moins de terres cultivables, davantage de compétition pour les ressources restantes, et un terreau propice aux conflits locaux entre communautés d’éleveurs et d’agriculteurs.

Face à cette situation, les pays riverains, réunis au sein de la Commission du bassin du lac Tchad, ont tenté de coordonner la gestion de l’eau. Mais le mal était fait bien avant que l’institution ne prenne la mesure du problème : chaque État, en cherchant isolément à sécuriser ses propres récoltes par des barrages et des canaux d’irrigation, a contribué à un effondrement collectif que personne n’avait anticipé à cette échelle.

Tout n’est pourtant pas figé. Certaines observations récentes suggèrent que la superficie du lac ne diminue plus de façon continue depuis une vingtaine d’années, oscillant plutôt au gré des saisons des pluies et des nappes souterraines. Certaines études suggèrent que des hausses des eaux souterraines pourraient empêcher le lac de disparaître complètement. Une nuance importante : la catastrophe des décennies 1970 à 1990 ne s’est pas rejouée à l’identique depuis, même si le lac reste à une fraction infime de sa taille historique, et que la pression démographique sur ses rives ne cesse, elle, de croître.

Sources : geoalliance.asu.edu | actu-environnement.com | iucn.org

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