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Tribune
Jamal Bouoiyour
Economiste
Fin juillet, près de 50 000 migrants venus du Maroc sont entrés dans l’enclave espagnole. Plutôt qu’une crise migratoire, il faut y voir l’échec du pacte de croissance mis en place par les élites marocaines, analyse l’économiste Jamal Bouoiyour dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
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Au moins 72 migrants sont morts en tentant de rejoindre à la nage, comme des dizaines d’autres milliers de personnes, l’enclave espagnole de Ceuta. Ils ne fuyaient ni une guerre, ni un Etat failli, ni une catastrophe humanitaire. Ils s’échappaient d’un pays stable, en croissance, salué pour ses performances économiques. Le véritable scandale n’est pas qu’ils aient risqué leur vie, mais que cette décision leur soit apparue rationnelle.
Les explications avancées – réseaux de passeurs, réseaux sociaux, défaillances de la surveillance ou tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid – éclairent le déclenchement de la crise. Elles n’en expliquent pas la cause profonde. On ne risque pas sa vie parce qu’une frontière est plus perméable qu’une autre. On la risque parce que l’avenir semble fermé. C’est précisément ce que décrivait en son temps l’économiste et philosophe Albert Hirschman (1915-2012). Face aux dysfonctionnements d’une société, les individus disposent de deux options : tenter de transformer le système ou partir. Lorsque la confiance dans la capacité d’un pays à offrir des perspectives s’effondre, l’exil devient une stratégie rationnelle. Les jeunes de Ceuta n’ont pas seulement choisi l’exil. Ils ont voté avec leurs pieds.
C’est là que réside le paradoxe marocain. Jamais le royaume n’a affiché des fondamentaux macroéconomiques aussi solides. Le pays investit près de 32 % de son produit intérieur brut (PIB), l’un des taux les plus élevés au monde ; il n’est devancé que par la Chine et l’Inde. La croissance est redevenue proche de 5 %, l’inflation est maîtrisée (autour de 1 %), la dette est contenue (67,2 % du PIB), les investissements directs étrangers progressent (hausse de 31 % fin juin), et le Maroc s’est imposé comme une puissance industrielle dans l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables.
Investir mieux
Pourtant, cette réussite ne se traduit plus par un sentiment de progrès. Le chômage demeure élevé, dépasse 37 % chez les jeunes et frappe particulièrement les femmes et les diplômés. Le taux d’activité, autour de 44 %, reste parmi les plus faibles des économies émergentes. Les inégalités territoriales persistent, les poches de pauvreté résistent, et l’ascenseur social est en panne. En 2025, plus de 400 000 jeunes ont atteint l’âge de travailler, mais près de 230 000 n’ont même pas intégré le marché du travail. Malgré 193 000 créations nettes d’emplois, le chômage a à peine reculé. La croissance crée encore de la richesse ; elle crée de moins en moins d’avenir.
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