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Le pessimisme sociopolitique domine une bonne partie des analyses sur le monde tel qu’il va. Rien qu’en anglais, il s’est publié une quinzaine d’essais sur le seul thème de la montée du technofascisme depuis un an, selon WorldCat, catalogue mondial des ouvrages en bibliothèques. Les textes savants sur l’histoire des mouvements d’extrême droite remplissent les rayonnages dans toutes les langues.
On le redit : la grille de lecture de ce début de XXIe siècle s’assombrit et l’optimisme semble la position naïve à laquelle il manque des données.
Cependant, Marcel Gauchet, l’un des penseurs les plus respectés des dernières décennies, prend en partie le contre-pied de cette perspective enténébrée. Il ne nie pas la crise de la démocratie et la polarisation extrême de nos sociétés. Seulement, dans la recomposition en cours du paysage politique, il demande de ne pas confondre illibéralisme, populisme, autoritarisme et retour des options totalitaires.
« Parler du retour du fascisme me paraît procéder d’une ignorance historique », tranche-t-il en entrevue au Devoir. « La situation actuelle n’a rien à voir avec la situation des années 1930. Il peut y avoir et il y a des tentations autoritaires dans nos sociétés. On le voit bien avec le phénomène qu’on appelle le populisme. Il y a une tentation autoritaire qui me semble même normale, inévitable, puisqu’on est devant des machines étatiques de plus en plus inefficaces, qui coûtent très cher et qui produisent des résultats très moyens. Le phénomène Trump s’explique pour une partie comme un type d’autorité qui remet de l’ordre dans le bordel. »
Parler de fascisme dans des sociétés saturées par l’idée des droits individuels lui paraît encore plus fantasmatique. « Le comble, c’est de parler de technofascisme », ajoute Marcel Gauchet, joint à Paris. « Le réseau Internet est la plus grande organisation anarchiste du monde. Faire marcher au pas les internautes, ce n’est pas pour demain — et je serai curieux de voir le résultat de ceux qui s’y essaieront. »
Ces remarques ont été faites à la toute fin de l’entrevue portant sur son nouvel essai intitulé Comment pensent les démocraties.
Ce titre un brin étrange reprend une formule utilisée par l’anthropologue de la culture Mary Douglas par son ouvrage How Institutions Think (Syracuse University Press, 1986). « Il est entendu que ce ne sont pas les démocraties qui pensent, mais leurs acteurs, rappelle l’introduction. Cependant, elles inspirent et encadrent à tel point leurs pensées que l’on se prend à se demander si ce ne sont pas les démocraties qui pensent à travers leurs acteurs. »
Ces pensées, Marcel Gauchet les renomme « idéologies » en référence à Antoine Destutt de Tracy (1754-1836), qui a forgé le concept en 1796 pour en faire une « science des idées », définition exacte du mot.
Du coup, cette manière de concevoir les représentations qui inspirent les grands mouvements sociopolitiques éloigne le lecteur de la vision marxiste ordinaire de l’idéologie comme mystification propagée par la classe dominante pour asservir la population. « Les sociétés ne sont pas simplement dupes : elles produisent leurs propres interprétations du monde », résume M. Gauchet.
Succéder à la religion
L’étude de Marcel Gauchet poursuit ainsi par un autre moyen son analyse de la spécificité occidentale amorcée avec Le désenchantement du monde (Gallimard, 1985). Cette histoire politique de la religion montre comment le christianisme a finalement rendu possible une société autoportante, sans altérité absolue de référence.
« Il s’est produit dans cette péninsule du bout de l’Asie quelque chose d’extraordinaire à l’échelle du grand monde : le passage d’une forme religieuse de société à ce que j’appelle la “sortie de la religion”. L’idéologie est la forme intellectuelle de cette sortie : elle succède à la religion comme manière de comprendre la vie sociale, de penser la société. La religion était la chose sociale par excellence. Elle est en train de devenir pour de bon la chose individuelle par excellence. »
Cette révolution introduit un tout autre rapport au temps. Les sociétés religieuses sont conservatrices par essence ; l’idéologie marque donc le passage à l’histoire, c’est-à-dire à une société qui se projette vers l’avenir. « Cette société apparue au XIXe siècle s’active à produire, à inventer son propre changement. L’idéologie est la réponse au problème intellectuel créé par cette réorientation vers le futur. Parce qu’à partir du moment où il y a un avenir, c’est vers lui qu’il faut orienter toute l’activité collective. »
Le pouvoir idéologique se transforme lentement, mais constamment. Les démocraties ont, par exemple, réorganisé les manières de se rêver et de se projeter avec le libéralisme et le socialisme — dans ce cas, avec « ses rêves, ses illusions, ses déchirements, ses aberrations meurtrières et ses accomplissements miraculeux ».
À l’école des individus
Pendant les 50 dernières années, nos sociétés se sont plutôt pensées avec le néolibéralisme, matrice idéologique dominante et zeitgeist sociopolitique contemporain. Le libéralisme classique présupposait une activité économique libre dans le cadre de l’espace politique dominant de l’État-nation. Avec le néolibéralisme développé au milieu des années 1970, le cadre politique perd sa capacité de contrôle face à la mondialisation, à la dérégulation et à la financiarisation qui ont organisé un marché mondial. L’État sert depuis à stimuler les capacités de compétitivité et à protéger les droits des individus.
L’éducation illustre cette mutation du dernier demi-siècle : Marcel Gauchet a écrit plusieurs essais sur le secteur et il en fait un concentré de l’idéologie néolibérale obsédée par les droits et par l’horizontalité des rapports entre les citoyens, petits et grands.
« Autrefois, l’éducation était la transmission d’un héritage d’une génération à l’autre. La formule très claire de Gramsci dit que l’éducation est la manière dont une génération éduque la génération suivante, lui transmet un héritage. Cette idée-là, avec l’autorité sociale qu’elle suppose au cœur de l’opération, a complètement disparu au profit de l’idée de l’éducation comme autoconstruction des individus dans la liberté de leurs appétits, de leurs intérêts, de leurs options personnelles. »
La construction culturelle des citoyens perd de sa centralité dans ce modèle. L’école devient un moyen de plus pour soutenir l’autoconstruction d’individus libres dès leur plus jeune âge. « L’éducation, de ce fait, devient extrêmement problématique, résume Marcel Gauchet. C’est une révolution profonde et un problème majeur pour la reproduction du système. »
Le néolibéralisme lui-même entre en crise ; son rêve d’un monde « plat », dominé par le libre-échange mondialisé, s’efface. Le politique revient avec l’affirmation des puissances et les rivalités nationales. D’ailleurs, pour l’essayiste sur « les ressorts cachés des idéologies » (le sous-titre du livre), Donald Trump concentre cette transformation avec sa politique de réaffirmation patriotique, comme le Brexit a incarné cette option dans la dernière décennie.
« Je vois deux aspirations fortes en développement, résume Marcel Gauchet. D’un côté, une volonté conservatrice de “reprendre le contrôle”. Il y a une aspiration conservatrice qui va du côté de l’autoritarisme. De l’autre côté, une aspiration socioécologique : une société plus pacifiée, délivrée de la concurrence universelle permanente, respectueuse des personnes et de la nature ; une société de confiance, pacifiée, où on ne serait pas harcelé par les arnaqueurs en tous genres toute la journée. »
« Pour le moment, on ne peut pas dire ce qui va s’imposer. Chose certaine, nous sommes à nouveau dans un maelstrom à l’intérieur duquel des choses très diverses sont en ébullition. Savoir ce qui va en sortir me paraît très difficile », note le philosophe et historien.


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