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Devenu la lingua franca par excellence de la globalisation, l’anglais s’est abreuvé aux sources de plusieurs langues, et particulièrement de la langue française.
Jesse Stewart, professeur de linguistique à l’Université de la Saskatchewan, s’est essayé à établir une liste non exhaustive de mots que la langue anglaise a empruntés au français tout au long de l’histoire.
Il s’agit notamment de table, de very, qui vient de vrai, de money, qui a pour origine monnaie, du mot prey, dérivé de proie, de choice, né du mot « choix », de dance, qui vient de « danser » et de bien d’autres mots comme cuisine, menu, restaurant, chef, savoir-faire ou encore joie de vivre.
Jesse Stewart, qui explique que ces emprunts ont été faits pour combler des vides lexicaux, fait toutefois remarquer que, quand on prend des mots d’autres langues, leur sens devient plus restreint.
Il prend l’exemple de l’expression déjà vu, qui, en anglais, exprime plutôt l'impression d'étrangeté qui incite une personne à penser qu’elle a peut-être déjà vu telle ou telle chose qui se passe sous ses yeux.
Le mot rendez-vous, que les anglophones emploient dans un sens plus romantique, et de encore, qu’ils utilisent dans le domaine du spectacle, lorsque le public en réclame davantage et se met à crier Encore!, en sont d’autres exemples.
Dans le même sens, un prestidigitateur anglophone s’écrie Voilà! après avoir terminé son tour de magie.
Jesse Stewart ajoute le mot cliché, dont le sens en français renvoie à la photographie, mais désigne aussi un lieu commun, un poncif. C’est cette dernière signification qui est connue des anglophones.
La conquête normande
L’invasion du royaume d’Angleterre au 11e siècle par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, est pour beaucoup dans la présence forte de mots français dans la langue de Shakespeare.
Beaucoup de mots français sont passés dans l’anglais lors de la conquête normande, explique Jesse Stewart.
Si vous regardez bien l’histoire de l’anglais, vous verrez que plus ou moins 58 % de son vocabulaire vient du français et du latin, et que seuls 26 % viennent de langues germaniques.

Citant Thomas Finkenstaedt et Dieter Wolff, Jesse Stewart note cependant que, bien qu'une grande partie du vocabulaire anglais vienne du français et du latin, les mots les plus fréquemment et les plus couramment utilisés restent largement d'origine germanique.
Photo : Radio-Canada / Bassirou Bâ
Bernard Cerquiglini, historien de la langue française, a consacré un ouvrage à ce sujet au titre volontairement provocateur: La langue anglaise n’existe pas: c’est du français mal prononcé (Gallimard, 2024).
L’Angleterre a été colonisée par les Normands à partir de 1066, rappelle l'historien français lors d'une entrevue à Radio-canada, il y a deux ans. C’était donc l’aristocratie normande qui gouvernait le pays [...], et, donc, le vocabulaire noble est passé à l’anglais.
Jesse Stewart note par ailleurs que de nombreux mots d’origine française, comme justice ou encore juré, sont passés dans le vocabulaire anglais durant la Renaissance, le mouvement culturel et artistique qui a dominé la France du 15e au 17e siècle.

La conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie, en 1066, est pour beaucoup dans la présence de multitude de mots français dans la langue de Shakespeare.
Photo : iStock
Vous avez dit anglicisme?
Arrête d’employer ce mot, c’est un anglicisme! Combien de francophones ont entendu cette injonction venant de gens attachés à un certain purisme linguistique? Or, en fouinant, on se rend compte qu’il s’agit souvent de mots que l’anglais a empruntés au français et non l’inverse.
Tenez, le nom challenge. Bien qu’il ne saute pas aux yeux comme le sont des emprunts comme déjà vu, savoir-faire, cuisine, menu, entre autres, c’est un mot d’origine française remontant au Moyen-Âge, comme l'affirme Bernard Cerquiglini.
Pour autant, il préfère le remplacer dans l’usage par défi parce que employer challenge dans ce sens, et le prononcer de surcroît à la manière des Anglais, fait partie des mots qu’il considère comme des anglicismes inutiles, comme il l'affirmait durant une entrevue sur les ondes de France Bleu.

Le mot « challenge », par exemple, est d'origine française. Gare à ne pas le prononcer à la manière des Anglais, soit «tʃæl.ɪndʒ», pour parler de défi.
Photo : Radio-Canada / Bassirou Bâ
Bernard Cerquiglini ajoute mail à sa liste de faux anglicismes, puisqu’il vient du français malle, soit un contenant. « Le mot a évolué en Angleterre: il a désigné la malle pour transporter le courrier, et, par métonymie, il a pris le sens de contenu, le courrier lui-même. »
Un autre exemple. Bernard Cerquiglini explique que, au Moyen-Âge, quand on fait la cour à une femme en lui tenant des propos galants, on lui « conte fleurette ». Cela a donné le mot anglais flirt.
Tenez, un autre faux anglicisme à la mode, surtout chez les jeunes. Il s’agit de scroller, qui signifie dérouler ou faire défiler un texte ou des images sur un écran.
« Scroll vient d’un vieux mot français, escrou, qui veut dire le rouleau sur lequel on écrit une liste, en particulier une liste de prisonniers », explique Bernard Cerquiglini.
Purchase, soit « acheter » en anglais, a également pour origine pourchasser, qui signifiait chercher à obtenir quelque chose.
Un autre mot d’origine française passé dans le vocabulaire anglais est entrepreneur, apparu dans le lexique français au 12e siècle, selon le Dictionnaire d'ancien français, cité par le blogue Parler français. Richesse et difficultés de la langue française.

L'académicien Erik Orsenna (au milieu) soutient pour sa part que le français contient plus de mots d'origine arabe que de mots d'origine gauloise. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / AFP / Pierre Verdy
D'ailleurs, l'Oxford Dictionary reconnaît cet emprunt, n’en déplaise au journal américain Newsweek, qui, dans un article publié en 2014 traitant des défis socioéconomiques de la France, avait écrit : As they say, the problem with the French is they have no word for 'entrepreneur'. (Comme on dit, le problème des Français, c'est qu'ils n'ont pas de mots pour un entrepreneur.)
Par ailleurs, comme le souligne Jesse Stewart, il n’y a pas une seule langue qui n’ait pas emprunté à une autre. Plus de 3000 mots espagnols ont pour origine la langue arabe, affirme-t-il.
Membre de l’Académie française, Erik Orsenna ne disait-il pas qu’il existe, dans la langue française, plus de mots d'origine arabe que de mots d'origine gauloise?


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