Sous Trélazé dort depuis 2014 un lacis de fosses de plusieurs centaines de mètres de profondeur, dernier vestige d’une industrie qui a façonné tout un pan de l’Anjou. Ce n’est pas une carrière parmi d’autres : c’était la dernière ardoisière encore en activité en France, celle qui fournissait encore les toits des châteaux de la Loire quand les autres bassins avaient déjà baissé le rideau depuis des décennies.
L’histoire de ces gouffres commence il y a six siècles. L’essor de l’exploitation des ardoises date du XVe siècle, comme l’atteste l’ouverture en 1406, au lieu-dit Tirepoche, d’une première carrière à ciel ouvert. Longtemps, le travail reste artisanal : jusqu’au XVIIIe siècle, l’ardoise est extraite à dos d’homme par « hottées », et le pompage de l’eau est effectué par des tours à bras. Puis vient l’ère industrielle, celle des puits verticaux et des chevalements métalliques qui plongent toujours plus profond dans le schiste ardoisier.
À retenir
- La dernière ardoisière française a fermé en 2014 à Trélazé après six siècles d’exploitation ininterrompue.
- Les fosses noyées forment des lacs bleu-vert de plusieurs centaines de mètres de profondeur avec des parois verticales.
- La baignade y est interdite ; ces plans d’eau présentent un danger mortel sans possibilité de reprendre pied.
Sommaire
Descendre chercher la pierre, gradin après gradin
À l’origine, on extrayait l’ardoise à ciel ouvert, en creusant des paliers successifs. À partir de la Renaissance, les carrières deviennent de plus en plus profondes, passant de 50 à 100 mètres, dans des exploitations à ciel ouvert par gradins droits. Mais le gisement filait toujours plus bas, et il a fallu suivre la roche sous terre. Les mineurs ouvraient des puits verticaux desservant des chambres d’extraction, où le schiste était détaché à l’explosif puis remonté par des cages mécaniques jusqu’au carreau, ce terrain plat en surface où s’organisait tout le travail de traitement.
Une fois remontée, la pierre passait entre les mains des fendeurs, qui la débitaient en fines plaques de couverture, un savoir-faire manuel qui a peu changé au fil des siècles. À son apogée, l’ampleur de l’exploitation angevine donnait le tournis : à la fin des années 1960, plus de 2 000 ouvriers travaillaient dans les ardoisières françaises d’Anjou, une extraction qui représentait alors 60 % de la production nationale. Les puits, eux, s’enfonçaient toujours plus profondément : entre 1983 et 1993, l’effectif de l’industrie ardoisière passe de 1 700 personnes à environ 500, période durant laquelle les exploitations souterraines peuvent aller à plus de 400 mètres.
Pourquoi l’eau reprend toujours ses droits
Ce qui distingue une ardoisière d’une simple carrière de pierre, c’est sa relation permanente et conflictuelle avec l’eau. Le schiste ardoisier baigne dans une nappe phréatique qui cherche sans cesse à envahir les galeries creusées sous son niveau. Dès les débuts de l’exploitation, il a fallu inventer des systèmes pour évacuer cette eau, l’exhaure, sans quoi le chantier se noyait purement et simplement. De ce fait, l’eau ne pouvant être pompée, la carrière était noyée : c’est cette contrainte qui a donné naissance à des solutions ingénieuses, comme le moulin de l’Union à Trélazé, un moulin cavier caractéristique de l’Anjou, seul exemplaire du département à vocation d’exhaure et exceptionnel car ce type de moulin n’est recensé qu’en Anjou. Sa cage captait le vent pour actionner des pompes qui remontaient l’eau infiltrée, jour et nuit, aussi longtemps que soufflait la brise.
Avec l’arrivée de la machine à vapeur puis de l’électricité, le pompage est devenu continu et industriel, permettant de descendre toujours plus bas sans que l’eau ne submerge les chantiers. Mais le mécanisme reste le même partout où l’on extrait sous le niveau de la nappe : dès que les pompes s’arrêtent, la nature reprend le dessus. C’est un phénomène documenté bien au-delà de l’Anjou : selon les analyses de l’après-mine publiées par le bureau d’études Geoderis, l’arrêt de l’exploitation s’accompagne de l’arrêt des pompages, et d’une remontée de la nappe d’eau souterraine qui remplit partiellement ou intégralement les anciens vides miniers. Une fois la dernière équipe partie et les moteurs coupés, il ne faut parfois que quelques mois pour que des centaines de mètres de galeries et de puits se transforment en un lac vertical, sans qu’aucune intervention humaine ne puisse plus l’en empêcher.
Des plans d’eau magnifiques, et mortellement trompeurs
Le résultat visuel est saisissant : des eaux d’un bleu-vert profond, presque irréel, nichées au creux d’un paysage minéral. Mais cette beauté cache un danger bien réel que les collectivités s’efforcent de rappeler sans relâche. Comme le souligne Angers Loire Métropole, gestionnaire du parc des Ardoisières, la baignade y est formellement interdite ; la profondeur des fonds et la température de l’eau constituent un danger mortel. Contrairement à un lac naturel, ces anciennes fosses n’ont ni plage ni pente douce : des parois plongent à la verticale, sans possibilité de reprendre pied.
L’attrait de ces lieux ne cesse pourtant de croître sur les réseaux sociaux, au point que l’intérêt en ligne pour ces plans d’eau bleu-vert a bondi de près de 195 % ces derniers étés, porté par des photos qui circulent sans toujours mentionner l’interdiction qui les accompagne. Seule exception encadrée : la plongée subaquatique, pratiquée par des clubs qui utilisent ces gouffres artificiels pour former leurs élèves à évoluer en grande profondeur et en eau trouble, loin de toute improvisation estivale.
Ce que sont devenus les carreaux abandonnés
Une fois l’extraction arrêtée, les anciens carreaux, ces vastes terrains plats où s’entassaient les déblais de schiste, ont connu des destins variés. À Trélazé, le site s’est mué en un vaste espace naturel : le parc, aujourd’hui reconverti, propose 200 hectares de paysages naturels secs et schisteux, dans lesquels la végétation a repris ses droits. Les monticules de stériles, ces terrils de schiste violacé qui rythmaient autrefois le paysage industriel, forment désormais des buttes où poussent bouleaux et lichens, donnant au site une allure presque lunaire.
D’autres gisements ont pris le chemin du tourisme souterrain. À Noyant-la-Gravoyère, l’ancien site de la Gâtelière, exploité au début du XXe siècle, accueille désormais la Mine Bleue, qui propose de descendre à 126 mètres sous terre dans les galeries préservées. Trélazé conserve de son côté un musée dédié, où d’anciens ardoisiers font revivre le geste ancestral du fendage devant les visiteurs. Ailleurs dans la région, à Renazé ou à Misengrain, l’extraction s’est arrêtée plus tôt, respectivement en 1976 et en 1986, laissant elles aussi des bassins profonds que plus personne n’entretient.
Ce qui frappe, en marchant aujourd’hui sur ces anciens carreaux, c’est le contraste entre le silence végétal du site et l’ampleur du vide qu’il recouvre : sous les pieds du promeneur, des centaines de mètres de galeries noyées, invisibles, que même les cartes minières les plus précises ne suffisent pas toujours à localiser avec exactitude.
Sources : tourisme-anjoubleu.com | fdmf.fr


2 day_ago
54



























.jpg)






French (CA)