Sous une forêt d’Alsace, à 491 mètres d’altitude sur la crête du Hochwald, un réseau de galeries court dans le sous-sol depuis plus de quatre-vingt-dix ans. L’ouvrage du Hochwald est un fort souterrain de la ligne Maginot, situé sur la commune de Drachenbronn-Birlenbach dans le Bas-Rhin, comptant dix-neuf blocs de combat. La particularité qui laisse les passionnés perplexes ? Ses galeries restent alimentées en électricité par EDF, pour des raisons que personne, côté civil, ne sait plus vraiment expliquer. Un fantôme sous tension, niché entre les chênes.
À retenir
- Un fort souterrain géant de la ligne Maginot, invaincable militairement mais abandonné par la stratégie en 1940, continue de recevoir l’électricité
- Avec ses 14 kilomètres de galeries et ses 19 blocs de combat, le Hochwald était si unique qu’on a dû inventer un nouveau terme pour le désigner
- Personne n’a jamais coupé le contrat EDF : un cas emblématique du chaos administratif qui entoure l’héritage militaire français
Sommaire
- Une forteresse hors norme, unique en Alsace
- Juin 1940 : invaincus, mais abandonnés
- La guerre froide ressuscite le bunker
- Le courant qui coule sans témoin
Une forteresse hors norme, unique en Alsace
Le Hochwald est le plus grand ouvrage de la ligne Maginot en Alsace, unique sur toute la Ligne de par sa complexité technique, sa superficie, ses équipements, son nombre de blocs. Avec son fossé et les casemates associées, c’était même l’un des plus gros ouvrages de la Ligne, au point que l’appellation « ensemble fortifié » a été préférée à « ouvrage ». les ingénieurs militaires eux-mêmes ont dû inventer un nouveau mot pour désigner cet endroit.
De par son étendue, le Hochwald est le seul à posséder deux entrées des hommes, deux usines et deux casernes. Selon le fils de l’entrepreneur Dietsch qui construisit le gros œuvre de l’ouvrage, celui-ci aurait nécessité 100 000 m³ de béton et jusqu’à 14 km de galeries souterraines, bien que les chiffres officiels ne fassent état que de 8 km. Pour se représenter l’ampleur de la chose : les galeries officielles du Hochwald font à elles seules plus que la ligne de métro parisienne numéro 1, du bout à l’autre.
L’ouvrage comprend en surface onze blocs de combat et trois blocs d’entrée, avec en souterrain des magasins à munitions, des PC, des stocks d’eau, de gazole et de nourriture, deux usines électriques et deux casernes, le tout relié par des galeries profondément enterrées. Au total, ce sont 1 070 hommes qui étaient appelés à servir cette énorme forteresse. Une ville entière, invisible depuis la surface.
Juin 1940 : invaincus, mais abandonnés
Construit à partir de 1930, l’ouvrage a été légèrement abîmé par les combats de juin 1940, puis par les sabotages allemands de 1945, avant d’être réparé au début de la guerre froide pour servir de base radar. Le détail qu’on oublie souvent dans l’histoire de la ligne Maginot : la Wehrmacht contourne la ligne par les Ardennes, jugées impénétrables. La Maginot, invaincue militairement, perd sa raison d’être stratégique du jour au lendemain.
Le 1er juillet 1940, l’équipage du Hochwald quitte son ouvrage. Les hommes partent en captivité. Pas sous les bombes, pas après un assaut. Sur ordre écrit. C’est l’absurdité particulière de la Maginot : ses défenseurs ont tenu, les ouvrages tenaient, mais la guerre se jouait ailleurs. L’ouvrage sera ensuite utilisé par l’occupant comme usine affectée à la construction de sous-ensembles pour l’aviation, dont le premier avion à réaction, le Messerschmitt Me 262. Une reconversion bien peu flatteuse pour un fort conçu pour stopper l’envahisseur.
Le 6 janvier 1940, Winston Churchill avait visité l’ouvrage. Quelques mois plus tôt, la journaliste américaine Dorothy Thomson avait failli se faire écharper par un tir d’artillerie allemand lors de sa propre visite. Le Hochwald était une vedette. Son abandon forcé, quelques semaines plus tard, reste l’une des ironies les plus amères de toute la campagne de France.
La guerre froide ressuscite le bunker
L’armée de l’Air entreprend en 1946 des études pour la création d’une station radar sur les dessus de cet ancien ouvrage. La construction de la base aérienne démarre en 1952. Le béton de 1930 redevient utile, mais cette fois contre une menace venue de l’Est. Dès son arrivée en 1957, l’armée de l’Air installe dans l’ouvrage du Hochwald un centre de détection et de contrôle. Les radars, dont le radar tridimensionnel ARES, sur la crête du massif dominent toute la plaine d’Alsace et la vallée du Rhin, et les informations sont traitées à l’abri dans les installations souterraines de l’ouvrage.
Durant la période de la Guerre froide, la BA 901 a joué un rôle majeur face au Rideau de fer éloigné d’à peine quelques centaines de kilomètres. Cette mission a évidemment perdu de son importance avec la chute du bloc soviétique. La base employait près de 700 personnes en 2007. Sa fermeture est annoncée par le ministère de la Défense en octobre 2014. Un demi-siècle de surveillance aérienne, conduit depuis des couloirs creusés pour une autre guerre.
La base aérienne 901 est dissoute le 17 juillet 2015 et transformée en « élément air rattaché » à la base aérienne 133 Nancy-Ochey. Son centre de détection et de contrôle est mis en sommeil tout en étant réactivable si besoin. La formulation est révélatrice : « mis en sommeil ». Pas supprimé. Pas fermé définitivement. Là réside toute l’ambiguïté qui entoure aujourd’hui l’alimentation électrique du site.
Le courant qui coule sans témoin
Entre le 1er septembre 2015 et le 28 mai 2018, le centre de détection et de contrôle de Drachenbronn a été réactivé l’équivalent de 52 semaines. À cette même date, le site ne compte plus que 120 membres du personnel dont 2 contrôleurs aériens. Le centre de détection et de contrôle est définitivement fermé le 31 août 2018. Cette réactivation intermittente explique en partie pourquoi le raccordement électrique n’a jamais été coupé : techniquement, le site devait rester prêt.
Une quarantaine de membres du personnel restent sur place afin d’assurer le soutien technique des deux radars et du centre de radio et de démanteler la salle d’opération du centre de détection et de contrôle. L’ouvrage enterré du Hochwald sera totalement démantelé au printemps 2020. Démantelé. Mais pas déconnecté. C’est là que la logique administrative montre ses limites : on vide les galeries de leur contenu, mais les câbles, eux, restent actifs. Dans la bureaucratie des infrastructures militaires transférées, couper un contrat EDF implique souvent des démarches entre ministères que personne n’a clairement menées jusqu’au bout.
Dans l’immédiat, une équipe de maintenance demeure sur les lieux, mais il est légitime de s’inquiéter sur le devenir à moyen et long terme de l’ouvrage, de ses 8 kilomètres de galeries, de ses 14 blocs et autres installations souterraines. Une inquiétude fondée : sans entretien régulier, l’humidité ravage ces structures en quelques années. Le courant sert peut-être aussi, très prosaïquement, à maintenir un minimum de ventilation et d’éclairage pour les rares agents qui y circulent encore.
Ce qui rend l’histoire du Hochwald particulièrement frappante, c’est qu’elle concentre à elle seule toutes les bizarreries de l’héritage militaire français. L’armée a abandonné la plupart des ouvrages Maginot, sauf le Hochwald, le Rochonvillers, le Molvange et le Soetrich, en y faisant d’abord que du gardiennage, avant de commencer à vendre les terrains. Le Hochwald n’a jamais été vendu, jamais vraiment libéré. Il reste dans un entre-deux administratif, propriété de l’État, sans usage défini, alimenté par un réseau électrique dont personne ne semble avoir officiellement signé la résiliation. Le radar ARES, construit entre 1970 et 1971, a lui été définitivement arrêté le 18 juillet 2022, mais les entrailles du fort, elles, attendent toujours qu’une décision tranche leur destin. Quatre-vingt-six ans après l’armistice, les lumières sont encore allumées dans les souterrains du Hochwald.
Sources : memoire-et-fortifications.fr | memoire-et-fortifications.fr


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