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"Vladimir Poutine a très mal vécu cela. Il considère qu’il faut absolument retrouver cette influence”

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Le 10 juin dernier, sans bruit ni cérémonie, le conflit entre l'Ukraine et la Russie a franchi un seuil symbolique : il est officiellement devenu plus long que la Première Guerre mondiale. Au lendemain des deux conflits mondiaux, l'Europe avait fait du "Plus jamais ça" un impératif moral autant qu'un projet politique. Plus d'un siècle après l'armistice de 1918, à mesure que la guerre se poursuit, cette conviction semble aujourd'hui vaciller.

L'histoire peut-elle nous aider à comprendre pourquoi le conflit russo-ukrainien s'enlise ? Comment expliquer qu'à l'ère des drones, de l'intelligence artificielle et des armes de précision, elle provoque des pertes humaines à une échelle que l'on croyait révolue sur le continent (avec au moins 500 000 d'après les calculs du Center for Strategic and International Studies) ? Et surtout, que nous enseigne le passé sur les conditions susceptibles de mettre fin à un tel conflit ?

Pour répondre à ces questions, La Libre a interrogé les historiens Pierre Gonneau, professeur à Sorbonne Université, et Nicolas Badalassi, professeur à Sciences Po Aix.

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Une nostalgie d'empire

Pour Pierre Gonneau, la continuité côté russe tient d'abord d'une volonté : rester un empire. Arrêter l'invasion de l'Ukraine reviendrait pour Moscou à "admettre que c'est la fin de l'Empire. Ce qui est très difficile car ils n'ont jamais fait le bilan de cette période. Ils sont passés de l'Empire russe à l'Empire soviétique. Et en 1991, créer la Fédération de Russie était une sorte d'escamotage. Ils n'ont donc pas vraiment réfléchi sur ce point. Pour Vladimir Poutine, rattacher l'Ukraine serait le chef-d'œuvre de son règne."

L'historien rappelle au passage que dans le camp adverse, "cela fait trente ans que l'Ukraine crie qu'elle existe en tant que véritable État. Cette guerre est une question de vie ou de mort pour elle. Alors que pour les Russes, l'idée est de rejouer la partie et de rétablir l'équilibre en leur faveur."

Nicolas Badalassi partage cette lecture : "Vladimir Poutine est évidemment un nostalgique de l'Empire russe. Il ne faut pas oublier que l'histoire de la Russie, depuis le XVe siècle, est une histoire d'agrandissement. Et pour la première fois depuis les années 90, le pays a rétréci. Ce qu'il a très mal vécu. Il considère qu'il faut absolument retrouver cette influence." Et l'Ukraine, dans cette perspective, a toujours été prioritaire, puisque dans la lecture russe de l'histoire, c'est là que leur civilisation est née.

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Une conquête pensée sur le temps long

Au-delà de cette soif impériale, l'Ukraine occupe une place stratégique de premier ordre pour Moscou. "Il ne faut pas oublier que l'Ukraine représente la porte vers les mers chaudes. C'est une volonté historique de la Russie, qui remonte au XVIIIe siècle. Comme le reste des mers russes est pris dans les glaces pendant un certain nombre de mois, posséder l'Ukraine, c'est pouvoir rayonner, d'un point de vue naval, sur la planète, et pouvoir rejoindre l'est de la Russie par bateau. Car le faire par voie terrestre est très compliqué en réalité", explique Nicolas Badalassi.

L'histoire montre que ce type de conquête territoriale peut s'étendre sur des décennies, rappelle Pierre Gonneau. "La guerre entre la Pologne-Lituanie et la Russie, qui a duré treize ans entre 1654 et 1667, a abouti au partage de l'Ukraine. Et pour diriger cette dernière, ça a pris énormément de temps."

Ce long travail d'assimilation, ou de russification, a été mené en Crimée, après sa conquête par les Russes en 1783. "La population de Crimée était au départ tatare, mais aussi grecque, italienne, juive… Pour la russifier, l'Empire russe y a installé des soldats, une administration et puis, petit à petit, les Tatars ont été poussés dehors, jusqu'au moment où Staline les a tous déportés en 1944." Une répression de la minorité tatare que l'on observe à nouveau aujourd'hui dans la péninsule, annexée illégalement par la Russie en 2014.

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Une guerre inédite à bien des égards

Le conflit actuel présente cependant plusieurs ruptures avec les guerres du passé. La première tient à la technologie. "Nous avons affaire à une guerre sur le terrain qui a pris une dimension cyber qu'on n'avait jamais vue auparavant. Pour la première fois, on a une vraie mobilisation de tous les moyens d'information, en matière de cyberattaques, pour paralyser des systèmes d'énergie, d'information, des armes et des soldats", observe Nicolas Badalassi. Ces moyens, peu coûteux, alimentent durablement le conflit. "Parce qu'on sait que si on ne peut pas toujours dépenser beaucoup d'argent dans les armements conventionnels, on peut continuer à déstabiliser l'adversaire par la cyberguerre. Et c'est très difficile de dépasser ce nouveau type de conflit, parce qu'on n'a pas encore les outils pour le faire. Même le droit international, s'il évolue, n'est pas encore au point là-dessus."

S'y ajoutent les drones, "qui permettent l'économie de ressources humaines, tout en tapant de plus en plus loin".

Cette modernisation de la guerre ne réduit pourtant en rien le nombre de victimes. "Au contraire, insiste l'historien. Très souvent, les guerres dites modernes sont aussi synonymes de carnage. Ces nouvelles armes font énormément de dégâts. L'idée n'est pas du tout de réduire le nombre de victimes chez l'adversaire. C'est d'en faire toujours plus. Les Russes ont d'ailleurs commencé à s'attaquer de manière systématique aux civils."

La dimension économique du conflit a elle aussi changé de nature. "Contrairement aux guerres d'invasion du XXe siècle, où on envahissait un territoire pour ses ressources, aujourd'hui la principale richesse est le savoir-faire. Or, si jamais l'Ukraine est totalement envahie, elle perdrait cette richesse puisque les ingénieurs, la production, les microprocesseurs se déplaceraient facilement ailleurs."

Pierre Gonneau relève enfin une rupture d'ordre religieux. "Il y a une coupure qui est irréversible, c'est la reconnaissance de l'église orthodoxe ukrainienne par le patriarcat de Constantinople, alors que l'histoire de la conversion officielle au christianisme des Russes a eu lieu à Kiev. Ce qui déplaît à Moscou et crée des conflits internes entre les orthodoxes."

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Scénarios de fin

Reste la question centrale : quelle issue les leçons tirées de l'Histoire laissent-elles entrevoir ? Nicolas Badalassi pose d'abord un constat : "Depuis la Seconde Guerre mondiale, les guerres d'invasion contemporaines ont pour point commun d'avoir toutes échoué". Il pense en particulier à la guerre d'Afghanistan des années 1980, "qui reste un traumatisme dans la mémoire russe. La tentative soviétique de s'approprier un territoire a échoué, entraînant l'effondrement de l'économie soviétique et par la suite, la fin du régime. Ce qui est étonnant, c'est que Vladimir Poutine réitère le même schéma avec l'Ukraine, mais précisément parce qu'il pensait que l'Ukraine n'était pas l'Afghanistan."

L'historien distingue trois scénarios possibles. Le premier, le plus probable à ses yeux, est celui du conflit gelé. "Quand on regarde l'histoire des conflits récents, c'est celui qui revient le plus à l'esprit. C'est une guerre qui s'essouffle sans que les belligérants baissent les armes. C'est le cas en Bosnie-Herzégovine, en Ossétie du Sud ou dans le Haut-Karabakh."

Le deuxième cas de figure serait l'effondrement de l'un des belligérants, comme ce fut le cas pour l'URSS après l'Afghanistan. Aujourd'hui, une telle issue dépend largement du soutien apporté par la Chine et les États-Unis. "Si la Chine estime à un moment donné que cette guerre est trop mauvaise pour le commerce international et décide de condamner la Russie, elle a toutes les cartes en main pour le faire. Pareil du côté américain, qui continue à soutenir l'Ukraine, malgré les discours de Donald Trump."

Reste la négociation, le scénario que Nicolas Badalassi juge le moins probable "dans la configuration actuelle. Pour Vladimir Poutine, négocier serait un véritable déshonneur. Je ne vois donc pas comment cela pourrait arriver."

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