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Une fête dansante à Toronto tourne en dispute sur la Palestine

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La scène électronique torontoise est frappée par une controverse qui dépasse largement le geste qui l’a déclenchée. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, on voit le cofondateur de la fête dansante hebdomadaire Promise Cherry Beach, Irving Shaw, dire à une participante, qui a déposé près de la scène un galet portant l’inscription « Free Palestine » (libérez la Palestine) que ce message est « trop politique ».

Je suis mère de deux enfants palestiniens , lui répond la participante.

Et les enfants israéliens? Où est-ce que cela s’arrête? , réplique Irving Shaw. C’est seulement une fête. Les gens viennent ici pour s’amuser, pas pour utiliser l’événement comme une tribune.

La participante lui demande alors si elle aurait le droit de porter un keffieh et si les personnes queers sont les bienvenues.

Être queer, ce n’est pas une question politique, c’est une question humaine, répond le cofondateur.

L’échange s’envenime. La femme l’accuse de racisme et lui demande s’il souhaite la faire sortir. Irving Shaw répond que non. Même si certaines publications affirment qu’elle a ensuite été expulsée, la vidéo consultée par Radio-Canada ne permet pas de le confirmer.

Au-delà de cette altercation, la controverse révèle un dilemme plus large : comment créer des espaces inclusifs, tout en gérant des désaccords politiques de plus en plus polarisés.

Une institution de la scène électronique torontoise

Promise Cherry Beach organise des fêtes de musique électronique tous les dimanches d’été au bord du lac Ontario.

L’événement, qui existe depuis plus d’un quart de siècle et devrait se poursuivre comme prévu selon son organisateur, se présente comme un espace inclusif, accueillant notamment des membres des communautés queers et racisées.

Cette identité explique en partie l’ampleur des réactions, estime Venus Vafaei, vidéojockey et membre de la communauté électronique torontoise. Elle a travaillé à la production de Promise Cherry Beach pendant deux ans.

Personne ne s’attendait à cela dans cet environnement, parce que Promise était perçu comme un espace sécurisant , explique-t-elle.

À son arrivée à Toronto, l’événement représentait notamment un lieu où sa partenaire trans pouvait danser en sécurité.

Il est déchirant de voir Promise se détruire ainsi. Nous risquons de perdre l’une de nos principales pistes de danse, et cet événement fait en sorte que beaucoup de personnes ne s’y sentent plus en sécurité.

Des excuses qui divisent

Devant l’ampleur de la polémique, Irving Shaw a publié une vidéo d’excuses sur le compte Instagram de Promise Cherry Beach.

J’ai tout gâché. J’avais tort et je suis désolé, déclare-t-il, avant de présenter ses excuses à la participante, aux membres de la communauté, aux DJ, aux collaborateurs, au personnel et aux bénévoles.

Il reconnaît avoir eu tort d’affirmer que l’identité queer n’était pas politique et que Promise Cherry Beach était seulement une fête.

L’événement est né de racines politiques et la scène de la musique électronique a toujours été politique. Offrir un espace sécurisant est aussi un geste politique.

Irving Shaw dit avoir compromis le sentiment de sécurité de certains participants. Il promet de consulter des membres des communautés queers et racisées et envisage de suivre une formation de sensibilisation.

Ces excuses n’ont toutefois pas suffi à calmer la colère. Plusieurs personnes lui reprochent de ne jamais avoir nommé la Palestine ni le message à l’origine de l’altercation.

Les gens perçoivent cette vidéo comme celle d’un homme qui cherche à sauver son entreprise, plutôt que comme l’expression de regrets sincères, puisqu’il ne mentionne pas la Palestine, estime Venus Vafaei.

Paulie Gillett, organisatrice de RavePartyMachine et musicienne, n'est pas convaincue non plus par les excuses. C’était de la comédie. C’était essentiellement : ''Je suis désolé que vous m’ayez filmé'', affirme-t-elle.

La polémique a déjà entraîné plusieurs désistements. Le Toronto Queer Market s’est retiré de l’événement. Des artistes attendus cette fin de semaine ont aussi annulé leur participation, notamment MeasureDivide, Xela et Burnin’ Vernon, ainsi que l’ensemble de la programmation proposée par Artshow Near Me.

Des organisateurs en quête de réponses

Paulie Gillett condamne la manière dont Irving Shaw s’est adressé à la participante. Elle reconnaît toutefois que l'événement soulève des questions auxquelles elle-même, comme organisatrice, ne sait pas toujours répondre.

C’est curieux parce qu’il y a deux jours, j’ai noté une série de questions que je me pose comme organisatrice, et l’une d’elles abordait exactement ce sujet, raconte-t-elle.

Comment intervenir lorsqu’un désaccord éclate pendant une soirée? Que faire lorsque plusieurs participants demandent l’expulsion d’une personne, que ce soit en raison de ses opinions politiques ou d’autres accusations?

Si deux ou trois personnes disent que quelqu’un pose problème et doit partir, comment est-ce que je gère cela comme organisatrice? Je n’ai pas vraiment la réponse, reconnaît Paulie Gillett.

Forcer les organisateurs à se prononcer sur tous les enjeux peut aussi les pousser à adopter publiquement des positions qu’ils ne maîtrisent pas, simplement par crainte d’être exclus, ajoute-t-elle.

Je suis organisatrice. Je ne suis ni avocate ni juge. Je n’ai pas une connaissance infinie et je ne connais pas la réponse à tous les problèmes géopolitiques.

La polarisation laisse également peu de place à cette incertitude, ajoute-t-elle. Beaucoup de gens dans la communauté ont tracé des lignes rouges : si vous n’avez pas cette opinion précise, vous êtes essentiellement notre ennemi et vous n’êtes plus invité, dit-elle.

Venus Vafaei espère néanmoins que la scène électronique tirera des leçons de cette controverse : Je crois que cela va toucher l’avenir de Promise. Mais cela permettra aussi à d’autres organisateurs, aux danseurs et à la communauté de tirer des enseignements de cette situation.

Encadrer les comportements plutôt que les opinions

Ces interrogations ne signifient pas que les organisateurs doivent renoncer à intervenir, mais plutôt qu’ils doivent établir leurs règles avant qu’un conflit éclate, estime le stratège en communication Louis Aucoin.

Promise Cherry Beach ne peut toutefois pas se présenter comme un événement entièrement apolitique, estime-t-il.

Se dire apolitique est déjà une prise de position politique. Se présenter comme un espace inclusif, c’est dire qu’ailleurs, certains espaces ne sont pas aussi inclusifs qu’ils devraient l’être.

Il reconnaît néanmoins la difficulté de défendre une cause — comme l’inclusion des personnes queers — sans être entraîné dans tous les autres débats politiques qui traversent la société.

Sa solution consiste à encadrer la manière dont les opinions sont exprimées, plutôt que leur contenu.

Si vous voulez apporter un drapeau israélien ou un drapeau palestinien, vous pouvez l’apporter. C’est cela, l’inclusion. Par contre, on ne peut pas se battre parce qu’on ne porte pas le même drapeau , illustre-t-il.

Un événement peut ainsi interdire les propos haineux, la violence ou les objets dangereux, sans décider quelles opinions politiques sont acceptables, précise-t-il.

M. Aucoin juge les excuses d’Irving Shaw réussies sur la forme, mais insuffisantes pour rétablir la confiance envers Promise. Cela dépasse M. Shaw. C’est l’intégrité même du festival qui est remise en question, conclut-il.

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