Un seul caractère, un tiret selon plusieurs récits, a suffi à condamner Phobos 1, sonde soviétique de plus de six tonnes lancée vers Mars. Absent d’une longue séquence de commandes envoyée fin août 1988, il a conduit l’ordinateur de bord à lancer une routine de test qui coupait le contrôle d’orientation. Le 2 septembre 1988, le contact était perdu pour toujours.
Phobos 1 ne verra jamais Mars.
À retenir
- Un caractère manquant dans une commande de 1988 a activé une routine de test censée être supprimée avant le lancement.
- Cette routine a désactivé les propulseurs d’orientation de Phobos 1, causant sa dérive et l’épuisement de ses batteries.
- Deux sondes Phobos ont échoué : Phobos 1 perdue en route et Phobos 2 défaillante en orbite martienne en 1989.
Sommaire
Une sonde conçue pour se poser sur une lune
Le lanceur Proton-K décolle de Baïkonour le 7 juillet 1988 avec à son bord 6 220 kilogrammes de sonde, soit à peu près le poids de quatre voitures familiales. Sa cible principale n’est pas Mars elle-même mais Phobos, la plus grande de ses deux lunes. L’engin embarque aussi des instruments pour étudier le Soleil, le milieu interplanétaire, l’environnement de Mars et les sursauts gamma. Sa jumelle Phobos 2 part cinq jours plus tard, pour un trajet d’environ 200 jours et quelque 190 millions de kilomètres.
Le programme visait grand : déposer des atterrisseurs sur Phobos, ce qui aurait été le premier atterrissage sur une lune martienne. L’orientation de la sonde reposait sur un système à trois axes, guidé par des capteurs solaires et stellaires. Tout dépendait donc de ces petits propulseurs d’attitude, ceux-là mêmes qui allaient être coupés.
La séquence tronquée et la routine oubliée
Les 28, 29 et 30 août 1988 selon les sources, le centre de contrôle transmet à la sonde un long chargement de commandes. Il manque un caractère. L’ordinateur de bord ne signale pas d’erreur : il lit la séquence tronquée comme l’appel d’une routine de test, conçue pour les essais au sol et restée dans sa mémoire.
Cette routine désactive les propulseurs d’orientation. Normalement, elle aurait dû être retirée avant le lancement, ce qui n’a pas été fait. Sans propulseurs, Phobos 1 dérive, perd le Soleil de vue et ne peut plus présenter ses panneaux solaires à la lumière, si bien que ses batteries se vident peu à peu.
Le 2 septembre, la séance de communication prévue n’a jamais eu lieu.
La sonde se trouvait alors à quelques semaines de son départ, loin de sa destination. Quand les Soviétiques ont fini par informer l’Agence spatiale européenne par télégramme, ils ont parlé d’une « erreur de commande » ayant fait perdre son orientation à l’engin, qui ne répondait plus aux signaux. Des sources occidentales rapportaient pourtant des difficultés dès le 29 août. Les tentatives pour rétablir la liaison se sont poursuivies, en vain.
Un contrôle au sol pris dans une querelle de compétences
L’erreur de frappe n’explique pas tout. Une dispute opposait le centre de Ievpatoria, en Crimée, à Moscou sur la direction de la mission : Moscou a obtenu le pilotage, tandis que Ievpatoria devait vérifier chaque commande transmise. Ce partage des rôles a compliqué l’envoi de commandes valides.
Un récit largement repris, mais à manier avec prudence, ajoute que l’ordinateur chargé de relire les séquences était en maintenance ce jour-là. Le technicien aurait alors envoyé le code sans attendre. La procédure de vérification aurait ainsi été contournée.
Une enquête est ordonnée aussitôt, mais les sanctions sont repoussées jusqu’à la fin de la mission Phobos 2. Roald Sagdeev, directeur de l’Institut de recherche spatiale (IKI), a plaidé pour ce report afin de ne pas démoraliser l’équipe de la seconde sonde.
Phobos 2 prend le relais, puis s’éteint à son tour
Phobos 2 réussit l’insertion en orbite autour de Mars en janvier 1989 et recueille des données sur le Soleil, la planète rouge et Phobos. Elle devait s’approcher à une cinquantaine de mètres de la lune pour larguer ses deux atterrisseurs. Le 27 mars 1989, les communications cessent brutalement, victimes de la défaillance de l’ordinateur de bord.
Deux sondes, deux pertes, et aucun atterrisseur déposé. Pourtant, les mesures de plasma autour de Mars et de Phobos ont, selon les auteurs d’un article publié dans Spaceflight en 1988, en bonne partie abouti. Quant à la routine de test oubliée, elle reste l’un des exemples les plus cités quand on parle de code de vol qui n’aurait jamais dû quitter le banc d’essai.
Sources : heasarc.gsfc.nasa.gov | astronomy.com


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